Une communication d’une vérité à l’autre

Ornella VOLTA

Discussion avec Alice Marquaille à propos des Vexations

12 mars 2010

Warhol a fait Sleep après avoir entendu la première performance des Vexations.

Pour Erik Satie c’était plutôt une sorte de pénitence. Cage ne voulait pas vraiment vivre cela comme une épreuve, dans la pensée zen il ne faut pas penser l’effort comme une fatigue. Pour le public ce ne devait pas non plus être une épreuve, alors il a pensé à un système pour que les gens ne payent pas à l’entrée mais à la sortie. Ils payaient de moins en moins cher ,plus ils restaient de temps. Celui qui est resté tout le long de la représentation a même reçu quelques centimes !

Avez-vous déjà assisté à toute une représentation ?

Oui, plusieurs fois, il y a quelques années de cela surtout. C’est vrai que l’on a un peu l’impression de planer, on a des perceptions différentes, des sensations différentes. Depuis que Cage les a représentées c’est un peu différent, c’est comme si l’on planait dans un monde différent.

Vous dites que Cage les a transformées, c’est le fait de performer les Vexations qui les transforme ?

Oui, dans la mesure où c’est quelque chose faite pour soi, que le pianiste se joue à lui-même. Cage a partagée la performance entre douze pianistes, et ensuite il l’a partagée avec un public, donc c’est transformé par rapport au sens original. Sinon pour le reste, il a respecté toutes les règles.

Et par rapport à la phrase écrite par Satie, ses indications, 840 semble absurde presque, pourquoi pas 10 ou à l’infini ?

On ne comprenait pas pourquoi 840, j’avais déjà trouvé que c’est un multiple de 3, 4, 5, 7 et 12, ce qui correspond à différentes choses déjà connues de l’histoire. Mais un mathématicien anglais, en assistant à la représentation de Mark Lockett a trouvé une interprétation de ce chiffre. La Fondation est en train d’étudier cela et va produire une publication scientifique à ce sujet.

Il y a quelque chose incroyable avec ces Vexations c’est qu’elles sont devenues très à la mode. Depuis Cage, elles sont jouées très régulièrement et souvent depuis quelques années.

Oui et dans tous les pays, on les a jouées en Inde, en Chine, au Japon…

Il y a des années où elles sont plus jouées que d’autres. Il y a toujours une recherche de solutions, comme une pharmacie nocturne pour jouer, des abattoirs désaffectés, les endroits les plus étranges toujours… Oui, c’est fantastique !

C’est vrai que lorsque je me penche dessus, j’ai l’impression qu’il y a vraiment deux lignes : la ligne de Satie qui ne les a pas jouées, tout du moins pas à notre connaissance…

Oui, et il n’en a même pas parlé, puisqu’on l’a découvert après sa mort.

et la ligne de Cage qui est dans la performance et la représentation de ces Vexations. C’est un peu comme s’il fallait choisir sa position entre considérer cette partition comme une musique personnelle à lire et à penser, ou une musique à jouer et à partager avec un public.

Il est vrai que ce sont des conceptions différentes, mais en même temps ce n’est pas si différent. Quand vous les écoutez vous entrez dans le monde de Satie, c’est une source de contemplation, une atemporalité, sortir du temps… Finalement tout le monde devient contemplatif, méditatif, vous voyez ? Cela produit le travail intérieur de celui qui écoute. Ça n’est donc pas la même chose, mais le résultat n’est pas si différent. Cage, d’ailleurs a dit à la fin de la représentation qu’il avait tout prévu, tout organisé, tout minuté, sauf une chose c’est que cela allait changer leur vie. C’est une chose qui a changé sa vie, cette conception du temps, cette conception des choses…

Il avait publié la partition plus de dix avant pourtant…

En 1949, il les a découvertes chez Henri Sauguet, qui était musicien et ami de Satie. Sauguet les avait découvertes après sa mort, dans les papiers qu’il a reçu, mais il a toujours cru que c’était une sorte de plaisanterie. Cage a compris qu’il y avait quelque chose de très important. Il a hésité pendant quinze ans à les jouer, car il pensait que c’était complètement injouable, que c’est un vide de l’esprit. Mais après avoir entendu le Théâtre de la musique éternelle de La Monte Young, marqué par l’influence orientale, il s’est rendu compte que ça rentrait dans cet univers là, et il s’est alors dit qu’il pouvait le faire. Il a fait appel à John Cale, c’est un musicien d’avant-garde qui a joué dans le théâtre de La Monte Young, et il a joué aussi dans les Vexations, il fait une sorte de lien.

Dans la discussion entre Gavin Bryars et Hobbs c’est intéressant la description qu’ils donnent de l’écoute qui se transforme. L’un explique que leur écoute se transformait, que parfois lorsqu’il joue il n’entend pas du tout la musique mais les bruits extérieurs, et que parfois c’est l’inverse il a l’impression d’être habité par la musique et qu’il n’entend plus rien autour.

Evidemment car c’est tellement long que cela modifie tout le temps votre perception.

Il ne faut pas oublier la répétition des 840 fois. Par exemple, Satie écrit un tango perpétuel, si l’on commence à le jouer il ne faut plus jamais s’arrêter.

C’est presque auto-destructeur

Si vous commencez, ce n’est qu’à la mort que vous pouvez vous arrêter. Mais c’est pour cela qu’il est important de garde le nombre 840. C’est vrai que c’est très spécifique.

Jack Vanarsky, qui est sculpteur, a fait quelque chose de très intéressant. On préparait quelque chose ensemble… Il fait des livres animés, avec les pages qui tournent seules. Il voulait faire un livre animé avec les Vexations qui bougent. Malheureusement il est mort avant d’avoir pu finir ce projet.

Je me demandais d’ailleurs si 840 avait un sens, si on peut penser aller au bout de la répétition jusqu’à l’effacer, mais évidemment à parler avec vous cela ne trouve plus de sens. Mais personne n’ a totalement effacé 840, d’ailleurs je me suis intéressée à la méthode que Mark Lockett a utilisé pour comptabiliser le nombre de répétitions : il avait deux bols un vide et un plein de pois chiches. A chaque répétition, il mettait une graine dans le bol vide, jusqu’à ce que les contenances s’inversent. On pensait à un jeu avec des objets…

Il y a Rober Racine, qui est un artiste et pianiste canadien, qui avait copié 840 fois la partition, et à chaque fois il jetait une copie au sol.

C’est beau ce geste !

Oui il est artiste. Il y a des gens qui notent sur un tableau noir, il y a plein de solutions. Par exemple, une autre chose qu’a fait Rober Racine, il l’a exposé l’année dernière à Montmartre, il utilisait des épingles, et il plantait des épingles comme ça (elle fait le geste d’enfoncer une épingle avec son pouce) dans une boite.

Oui, quel drôle de geste !

Il y a eu de nombreuses techniques.

Ce qui est intéressant c’est le problème de la mémoire. C’est ce qui est ressortit de la discussion avec Mark Lockett, ou à la lecture de la discussion entre Bryars et Hobbs. Il m’a expliqué qu’il s’était préparé deux semaines avant la représentation comme un marathonien.

Nous avions fait une représentation à Montmartre, dans le petit musée, qui est la chambre où Satie avait habité, il disait qu’il vivait dans un placard. Un jeune pianiste est venu et a joué les Vexations pendant 24h. Mais il était très jeune et sa mère avait peur qu’il ne tombe malade, alors il s’était arrêté durant deux heures. Il a joué de minuit à minuit la fête de la musique 1985. C’était pas mal !

Oui j’évoquais la question de la mémoire, puisque même au bout de 840 fois, les musiciens ne retiennent pas la partition de mémoire.

Ils doivent toujours avoir la partition devant les yeux, car il y a deux variations, et elles sont comme à l’inverse l’une de l’autre. Alors c’est très troublant. C’est si troublant que l’on ne peut pas l’apprendre par cœur.

Tout à l’heure vous parliez d’une pénitence…

Oui oui tout à fait. Ce qui est important aussi c’est de se préparer avec des « immobilités sérieuses ». Satie indique que pour se jouer, il faut se préparer par des immobilités sérieuses, dans le silence.

Satie a pu le garder secret car cette composition est une sorte d’exposé de sa pensée, en comparaison de la musique héroïque wagnérienne.

C’est difficile car Satie n’a jamais parlé de cette œuvre. Il n’a jamais parlé ni expliqué ce qu’il faisait. S’il parlait de son travail, c’est sur le ton de la blague, de la modestie. Les Vexations ont été une surprise après sa mort, il n’en avait jamais parlé. Il pensait qu’il ne pouvait peut être pas la communiquer.

C’est étrange cette idée du non communicable pour la musique.

Satie pendant plus de vingt cinq ans, il n’a pas été joué. Lui jouait pour ses amis, ou pour lui-même, mais il n’avait pas de public.  Il n’était pas compris, il était méprisé. Il donnait des indications de jeu, d’un caractère très particulier. Mais le public ne peut pas connaitre cela, c’est seulement pour l’interprète. Il y a toujours un grand problème de communication pour Satie.

Pendant longtemps, les indications énervaient beaucoup les interprètes, car ils n’avaient pas du tout l’habitude de ce genre de directives.

C’est fait exprès pour dérégler le côté rationnel. Jouer sur du velours, avec abnégation, comme un rossignol qui a mal aux dents, des phrases comme ça. Mais c’est bien car cela enlève la logique du cadre. Cela rend le pianiste bien plus disponible. Mais c’est compliqué car il y a des allusions à d’autres musiques, des choses à clé. Pour le public les choses sont plus courtes. C’est vraiment de l’art pour le pianiste.

Le drame du compositeur c’est qu’il est le seul artiste à ne pas pouvoir communiquer directement. Quand vous faites un tableau les gens voient le tableau, quand vous écrivez un poème les gens lisent le poème. Mais quand vous composez un morceau il faut un interprète pour que les gens puissent l’écouter.

Quand on parlait de communication… c’est pour ça que Satie fait des choses qui semblent paradoxales pour le mettre en évidence. Par exemple dans Sports et Divertissements, il a fait une musique visuelle : il y a un morceau du bord de mer et les notes ressemblent à une vague. Il fait une œuvre plastique avec la musique, mais le gens ne le sauront jamais car quand vous écoutez, vous ne savez pas ou sont les notes sur la partition. Il disait d’ailleurs qu’il avait beaucoup mieux appris la musique par les peintres que par les musiciens.

Quand j’ai discuté avec Mark Lockett, j’avais en tête cette idée que l’on jouait les Vexations comme un marathon, et il m’a détrompé en me disant que ce n’était pas un pari d’égo, et encore moins un marathon. Pour lui jouer les Vexations c’est faire de l’art ; il n’y a pas d’héroïsme mais une abnégation de l’interprète qui va les jouer.

Je vous conseille de lire un article de Robet Orledge qui est vraiment éclairant sur les Vexations.

J’ai trouvé intéressante une idée que vous avez écrite dans l’introduction du Piège de Méduse, à propos du « ça ». L’idée que la musique de Satie pourrait évoquer les « pulsions qui ne sont contrôlées ni par la raison, ni par la conscience ».

Oui, il y avait une américaine qui faisait sa thèse à ce sujet. En plus, en allemand « ça » se dit « Es », comme les initiales d’Erik Satie. C’est une musique subliminale, qui est une communication subliminale. Ce n’est pas directement psychologique, c’est une communication d’une vérité à l’autre, sans dramaturgie…

Donc cette analyse peut s’appliquer aussi aux Vexations.

Oui car c’est un peu comme les musiques orientales.

Ce qui m’interroge aussi c’est la notion de temps. Mais si Satie n’envisageait pas de les jouer, comment envisager cette notion alors ?

Mais on ne sait pas s’il ne les a pas jouées. Mo,i je pense qu’il les a jouées mais pour lui tout seul. D’autant plus qu’il y avait cette histoire de cœur avec Suzanne Valadon. Il lui avait composé une petite mélodie et il l’a gardée car il n’a pas pu lui offrir. Il a pris le dernier accord de la mélodie à Valadon pour en faire le premier accord des Vexations. Il a réemployé une autre composition. C’est pour ce la que je parlais d’auto flagellation, parce qu’il souffrait. Il voulait surement s’infliger une peine plus grande que celle d’un amour déçu. C’est pour cela que je pense qu’il l’a jouée seul dans sa chambre.

J’ai noté cette phrase dans ses écrits « chose curieuse, contre l’ennuie l’auditeur est sans défense, l’ennuie le dompte ».

Dans les concerts les gens supportent, ils ne comprennent pas forcément mais ils restent là. Cage disait si vous écoutez une chose une fois et que vous vous ennuyez, écoutez la une seconde fois, et si la seconde fois vous vous ennuyez, écoutez la une troisième fois, et ce jusqu’à ce que vous ne vous ennuyez plus, et là ça devient intéressant.

Oui, c’est un principe zen je crois.

J’ai noté encore cette phrase dans le Piège de Méduse, « Une invitation à l’homme de l’esprit nouveau à se libérer de tout ce qu’on lui a appris et prendre conscience de l’abime qui sépare le monde tel qu’il est en réalité de l’image déformée que nous en procure notre savoir. » Le projet que nous menons avec le groupe se pose la question de comment désapprendre et reconstruire le savoir.

Satie voulait un public vierge, car le savoir donne des préjugés. C’est pour ça qu’il était contre les académismes, son idée c’est qu’il ne faut pas partir des préjugés. Il faut toujours partir de zéro, être disponible pour ce qui peut advenir. C’est le contraire de Boulez, Cage disait de Boulez qu’il était très intelligent mais que quand il ne comprenait pas les choses, que quand les choses lui échappent il était complètement désarmé. Boulez n’aimait pas Satie, dans une interview il disait « Tout les dix ans on me ressort Satie, et je ne comprends pas pourquoi ? »

Satie par la musique essaie donc de repousser le savoir, de l’emmener ailleurs ?

Oui, c’est ça l’idée, c’est de toujours recommencer à zéro.

C’est pour ça que cette musique est toujours d’actualité.

Oui, absolument.

C’est cela que j’ai du mal à saisir : pourquoi aujourd’hui c’est toujours d’actualité ? Qu’est ce qui fait sa force en 2010 ?

Tous les mouvements artistiques qui sont venus après sa mort, Fluxus par exemple, se sont accaparés son travail. J’ai toujours trouvé que Satie leur correspondait, tandis qu’à son époque il n’était pas considéré, il n’était pas compris. Parce que lui n’acceptait pas les valeurs acquises justement, il pensait toujours en avance. C’est pour cela qu’il faisait des musiques toujours différentes, quand il arrivait à un point, il recommençait, il faisait autre chose, il repartait de zéro.

Avec l’artiste avec lequel je travaille, nous nous demandions si nous pouvions faire les Vexations sous une nouvelle forme, qui pourrait utiliser les moyens de la musique contemporaine, mais nous nous sommes dit que ce n’était pas la façon de travailler cette œuvre.

La musique contemporaine n’a rien à voir avec Satie, on ne peut pas dire qu’il a des disciples. La musique contemporaine, elle s’intéresse au son, elle cherche des sons, ce n’est pas vraiment construit, elle cherche toujours des choses par les sonorités.

Mais je crois que le nœud est dans cette idée de repartir à zéro…

Comme disait Cage quand vous écoutez une chose deux fois, la deuxième est déjà différente de la première, comme vous en avez déjà écouté deux à la troisième vous êtes déjà chargé des précédentes, etc. Donc c’est vous-même qui n’êtes déjà plus le même. Après un certain moment, on perd la connaissance de tout, c’est très intéressant. Quand vous parliez d’abrutissement, c’est un peu ça, cela annule l’intelligence. Ce n’est pas pour aiguiser l’intelligence, c’est pour la perdre, et perdre sa personnalité aussi, on perd pied, on perd l’espace…

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