« Se propulser hors des murs institutionnels »

Interview de Ghislain Mollet-Viéville et Jean-Baptiste Farkas par Sophie Lapalu

Ghislain Mollet-Viéville

Ghislain Mollet-Viéville se définit comme agent d’art. L’agent d’art regroupe un certain nombre d’actions en art (expert, critique, archiviste, commissaire d’exposition, collectionneur), plus du côté de la communication de l’art et de son agencement au sein de notre société, sa circulation dans des réseaux, que de la défense d’artistes à titre personnel. « Je suis agent d’art parce qu’à travers mes actions, c’est une certaine idée de l’art que je représente. »[1] J’ai souhaité l’interroger plus particulièrement sur sa position en tant que commissaire d’exposition. Ghislain Mollet-Viéville avait invité Jean-Baptiste Farkas, artiste qui a fondé IKHÉA, une entreprise d’usurpation dont l’objectif vise à contrarier les usages trop réglementés de notre quotidien. Pour cela, l’artiste diffuse les IKHÉA©SERVICES sous forme de modes d’emploi destinés à déranger notre façon de vivre.

Couverture du Manuel IKHÉA©SERVICES

Vous dites que la pratique d’agent d’art appelle – entre autre – celle de commissaire d’exposition. Cependant, votre spécialité étant l’art conceptuel, cela exclut l’exposition d’objets. Quelle forme peut alors prendre vos expositions ?

GMV : Ce sont plutôt des annonces à réfléchir sur les rapports que l’art peut entretenir avec notre société, ou des mises en scène avec des intervenants qui activent les œuvres d’autres artistes. C’est par exemple le cas pour mes expositions intitulées « Collection Public Freehold » réalisées à partir des œuvres sous forme d’énoncés que Lawrence Weiner a créés et proposées gratuitement au public pour qu’elles soient interprétées matériellement et mises en situation en toute liberté. Les énoncés de cet artiste, par leur capacité à stimuler l’imagination, suggèrent la réalisation d’une grande diversité de sculptures, d’installations, de propositions multimédia devant lesquelles le spectateur est invité à expérimenter ce qui relie l’œuvre à son énoncé de départ

Pouvez-vous me donner quelques exemples d’autres expositions que vous avez initiées sous forme de slogan ou de question?

GMV : La phrase « L’art (c’est) secondaire » de Miguel Egaña avait été placée, en 1979, sur la fenêtre de mon appartement de la rue Beaubourg. Cette formule me plaisait beaucoup car elle interpellait aussi bien les passants ordinaires que le milieu de l’art qui, dans ce quartier voué à l’art contemporain, faisaient le tour des galeries ou se rendaient au Centre Pompidou.

Il est intéressant de voir la proximité formelle entre vos propositions et celles des artistes conceptuels. D’ailleurs, en 1985, vous avez présenté dans l’affiche des galeries de Beaubourg : Presently, I have nothing to show and I’m showing it. Qu’entendiez-vous par là?

GMV: C’était une annonce d’exposition, que j’ai rejouée fréquemment depuis dans différents medias, et j’aime parler à son sujet de « nihilisme actif ».

Il faut évidemment appréhender cette annonce dans l’esprit des « non anniversaires » d’Alice au pays des merveilles : ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’exposition qu’il n’y a rien à comprendre. Ce qui est exposé, c’est une façon de montrer qu’en tant qu’agent d’art, je ne me sens pas obligé de m’aligner sur les galeries et les musées qui présentent tous les deux mois une nouvelle exposition. C’est très laborieux, et surtout les événements vraiment importants en art ne sont pas si courants. Alors, quand rien de primordial ne se présente, on peut très bien afficher qu’il n’y a rien à montrer.

Deuxièmement, il est important de prendre conscience que nous ne sommes plus au temps des expositions d’œuvres d’art que l’on viendrait choisir déjà réalisées dans l’atelier de l’artiste pour les replacer telles quelles dans la galerie, le musée, chez le collectionneur… En tant qu’agent d’art, ce que je préconise, c’est d’abord une rencontre qui débouchera plus tard sur la réalisation des œuvres et leur exposition (en d’autres termes si je n’expose rien aujourd’hui c’est parce que tout reste à faire demain). L’art tenant moins à la nature conventionnelle de ses produits qu’à la façon dont on l’inscrit dans des contextes architecturaux, sociaux ou idéologiques successifs, les artistes que je présente sont ceux qui prévoient l’actualisation de leurs œuvres (avec ou sans eux) au cours du temps. Chaque exposition devenant ainsi une nouvelle « création » et cela à l’infini.

Dans ces contextes dont l’art dépend plus que jamais, je propose ainsi à titre d’exposition, des interventions qui investissent de nombreux réseaux où la création, dans une pratique multimédia et interactive, nécessite la participation du public. Mais soyons tout à fait honnête, on pouvait interpréter aussi mon annonce comme une façon pour moi de faire l’apologie de la paresse : moins j’ai à travailler, mieux je me porte. J’étais donc très content de présenter que je n’avais rien à exposer, rien à montrer, rien à organiser.

JBF : Stéphane Dwernicki et Dominique Foucault qui venaient d’obtenir leur diplôme national supérieur d’arts plastiques ont enchaîné sur cette idée.

GMV : Effectivement, à la suite de cette annonce, Stéphane Dwernicki et Dominique Foucault m’ont fait part de leurs projets. Au cours de notre discussion, je leur ai dit qu’avant qu’ils ne se mettent à l’ouvrage en tant qu’artiste (autrement dit avant qu’ils ne fassent des bêtises !) j’aimerais bien les présenter. C’est ainsi que n’ayant encore rien produit, ils m’ont proposé de les exposer. De plus, ils ne faisaient rien pour l’exposition et me demandaient simplement de le faire savoir à travers la seule inscription de leur nom dans le programme des expositions des galeries de Beaubourg. Avec cette annonce, ils ne montraient même pas qu’ils ne faisaient rien puisqu’il n’y avait pas de lieux d’exposition. Pourtant ce qu’ils ne faisaient pas constituait une œuvre, et l’information qu’ils en donnaient était la seule possibilité d’offrir à la perception du public ce qu’ils appelaient ne rien faire, le seul moyen pour lui d’en faire l’expérience esthétique. Ce qui m’a fait plaisir c’est qu’Art Press et la revue Kanal ont bien apprécié l’idée et s’en sont fait l’écho.

JBF : Où en sont-ils maintenant ? Les ont-ils faites, pour finir, ces bêtises ?

GMV : À ma connaissance, en tant qu’artistes, ils n’ont jamais rien fait depuis ! Avec cette opération, j’ai anticipé le plaisir que j’ai aujourd’hui à participer à tes « Leçons de la soustraction »[2] pour lesquelles tu clames très justement : « Il y a pléthore de tout. C’est pourquoi il est temps d’envisager l’activité productrice comme une soustraction… ». Je considère moi aussi qu’il ne faut pas hésiter à dissuader certains d’être des artistes (de trop).

Soustraire des artistes ! Et pourquoi pas l’art lui-même ?

GMV : En 1990, j’organisais le vernissage commun des galeries du quartier de Beaubourg. A cette occasion, j’avais annoncé l’exposition Mur blanc d’Éric Maillet. Une œuvre qui n’était que la seule révélation des cimaises blanches de toutes nos galeries. Pour donner ma propre interprétation de cette présentation j’ai écrit le texte suivant :

Si l’histoire du modernisme pictural a bien été celle d’une épuration progressive : abandon de la narration, de la représentation, de la perspective, de la figuration, de la composition, bref abandon de tous les sujets qui sortaient la peinture de son sujet (la peinture elle-même) – cette épuration s’était arrêtée à ce qu’elle croyait être son aboutissement : le tableau monochrome blanc. Or Éric Maillet permet d’aller au-delà de cette position limite, puisque avec sa présentation en tant qu’œuvre du « mur blanc », il supprime à la fois le tableau et le « peintre » tout en exposant une peinture monochrome extrêmement présente (le mur blanc se retrouve partout) et importante puisqu’elle occupe la plus grande place dans l’espace d’une galerie ou chez un collectionneur.

[…] C’est ainsi que j’interprète la proposition d’Éric Maillet : révéler qu’au-delà des œuvres matérielles il y a d’abord un cadre de présentation, et comme l’art tient moins aujourd’hui à la réalité physique de ses objets qu’à la façon dont ils s’inscrivent dans un contexte… autant en rester à la présentation de ce dernier. (précisons toutefois que « mur blanc » existe avant, pendant et après le temps où des œuvres d’autres artistes se trouvent accrochées, c’est-à-dire tout à fait indépendamment de ces dernières).

[…]Enfin c’est pour une fois, réellement en toute objectivité, que se présente cette œuvre puisque l’artiste n’a même pas à la faire réaliser par quelqu’un d’autre (comme c’est le cas pour l’art minimal & conceptuel): le mur est généralement déjà peint!!![…]

Vous dites que moins vous en faites et plus vous êtes content, mais les artistes qui vous intéressent aussi, non ?

GMV : Ils viennent me voir à cause de cela. Ou grâce à cela.

Pourquoi faut-il prendre rendez-vous pour voir certaines de vos expositions ?

IN AND OUT. OUT AND IN. AND IN AND OUT. AND OUT AND IN. 1971. © All rights reserved Lawrence Weiner/Artists Rights Society (ARS), New York. Photograph: Ghislain Mollet-Viéville 2009 United States Lawrence Weiner. (American. b. 1942). Language + the materials referred to, dimensions variable. Installation view, residence of Ghislain Mollet-Viéville, 26 rue Beaubourg, Paris, 1984.

GMV : Généralement, il ne faut pas prendre rendez-vous. C’est ce qui se produit pour la présentation de IN AND OUT – OUT AND IN – AND IN AND OUT – AND OUT AND IN de Lawrence Weiner. Sans autorisation et sans que j’ai besoin de l’annoncer, le magasin Picard Surgelés continue à présenter cette œuvre telle que je l’ai souhaitée, c’est-à-dire simplement à travers les allées et venues des personnes qui rentrent (IN) et sortent (OUT) du magasin pour faire leurs courses. Et cela « non stop » depuis 1988.

JBF : Souvent tes expositions se présentent comme des propositions à réfléchir et à mettre en pratique chacun chez soi. Je trouve ce postulat extrêmement intéressant. Je le vois même comme une véritable alternative à tout ce qu’il peut y avoir de volontaire dans le fait de « monter une exposition » qui sera intégralement conçue pour être « arpentée par un public ». Concernant cette présentation que tu as pu faire de IN AND OUT – OUT AND IN – AND IN AND OUT – AND OUT AND IN de Lawrence Weiner, j’apprécie également beaucoup le fait qu’elle nous communique, comment dire, une espèce de sentiment « d’éternité », puisque comme tu viens de le dire, depuis 1988, l’œuvre continue d’être présentée en permanence chez Picard Surgelés, sans effets d’annonce particuliers. Tu nous rappelle peut-être par là, que le concept, bien formulé (et bien employé !) a toujours quelque chose d’indestructible, contrairement à l’objet d’art.

D’ailleurs, si l’exposition est un « espace-temps », il est drôle de l’imaginer à l’infini. Vous vous affranchissez des conditions spacio-temporelles de l’exposition classique.

GMV : J’ai proposé également de s’affranchir du coût des expositions, en prêtant aux amateurs d’art et professionnels, qui se plaignaient de la cherté des expositions, de réaliser et exposer une œuvre de ma collection. En 1994, avec Sans assurance, sans transport, sans frais, j’ai en effet invité à réactualiser des œuvres de Robert Barry, Sol LeWitt, Claude Rutault, Tania Mouraud, Lawrence Weiner, sans bourse délier. Par exemple, pour le Wall Drawing de Sol LeWitt, il suffisait d’une règle et de quatre crayons de couleurs, ensuite il n’y avait plus qu’à tracer des lignes au hasard sur le mur. Même chose pour Claude Rutault : tout le monde a chez soi, une vieille croûte qui ne sert à rien et que l’on peut donc repeindre de la même couleur que le mur sur lequel on va l’accrocher.

JBF : Devant la torpeur chronique du milieu de l’art (sa préférence ira toujours aux délices que procure la consommation), je suis vraiment curieux de savoir comment cela a été suivi !

GMV : Je n’ai eu aucune demande pendant le temps de l’annonce dans l’affiche « Galeries Mode d’Emploi ». Mais depuis, quand quelqu’un me demande une œuvre de ma collection, il est possible que ce soit en référence à cette proposition.

JBF : Tu as plusieurs fois proclamé qu’il faudrait que l’on « débarrasse l’art de l’idée de l’art ». Cette déclaration en a démoralisé plus d’un… Je me souviens même que certaines personnes présentes à tes conférences pouvaient être outrées par ton point de vue !

GMV : Oui, certains peuvent mal ressentir mon propos, alors qu’en fait, il s’agit simplement d’une prise de position que je ne cherche pas à imposer. « Débarrasser l’art de l’idée de l’art » vient en référence à d’autres exemples d’exposition qui datent de la fin des années 90 : « L’art doit-il être artistique ? » était une question que je posais pour que l’on prenne conscience que le but de l’art n’est certainement pas d’être agréable à regarder, spectaculaire ou émouvant. Pour moi l’art doit être « réflexion » et « action ». Toi, Jean-Baptiste, tu rajoutes « expérimentation » et tu as bien raison.

Avec « L’objet de l’art peut-il être encore l’objet d’art ?» je m’adressais aux collectionneurs qui se plaignent de s’être laissé envahir par trop d’œuvres/objets. Il y a pourtant une alternative très simple à l’objet d’art, c’est le concept qui, lui, ne prend pas de place.

« L’éthique est l’esthétique de l’avenir » : Je mettais en évidence un art moins concerné par l’esthétique de l’objet que par une éthique du comportement, une éthique d’un certain état d’esprit. De mon point de vue, il était salutaire que l’éthique prenne le relais de l’esthétique. Mes propositions d’expositions sont donc souvent des réflexions sur le statut de l’art et ses contours sociaux.

JBF : Dans le catalogue de la XVe Biennale de Paris (menée de façon magistrale par Alexandre Gurita), on lit, sous ton nom, « Un beau cadre de vie est l’archétype de l’art du futur ».Peux-tu expliciter cette phrase ?

GMV : C’était en rappel d’une exposition en 1995, pour laquelle je me suis contenté de présenter l’appartement de Marylène Negro et Klaus Scherubel, car il était génial. C’était une façon pour moi de prouver qu’un cadre de vie est aussi (ou plus ?) intéressant qu’une exposition d’art. On ne venait pas y admirer des tableaux au-dessus des canapés mais plutôt ressentir un certain art de vivre. Ces artistes ont été très contents de recevoir des gens, qui venaient pour voir leur l’appartement mais qui en même temps pouvaient discuter de leurs points de vue sur l’art. Pour cette exposition, je n’avais évidemment rien à faire, mais ce n’était pas parce que je ne faisais rien, qu’il n’y avait rien d’intéressant à vivre pour les autres.

Votre rôle serait alors d’être un médiateur entre l’artiste et le public ?

GMV : Je dirais entre l’art et le public, ou mieux, entre l’art et la société. C’est un certain état d’esprit de l’art que je souhaite médiatiser. C’est pourquoi souvent je ne présente qu’un projet d’un artiste, sans prendre en compte l’ensemble de son travail qui n’est pas forcément en phase avec mes idées.

Votre travail s’élabore donc surtout autour du dialogue.

GMV : Exactement.

JBF : Mais tu ne limites pas ces dialogues à l’art institutionnel, ou plus exactement à l’art identifié comme tel. À ma connaissance, tout ce qui excite ta curiosité a autant de valeur que l’art.

GMV : C’est vrai, si quelqu’un souhaite mener une action qui ne relève pas du champ de l’art mais qui correspond à ce que je demande à l’art (et que je ne trouve pas dans le champ de l’art), je peux collaborer avec lui. Je ne comprends pas d’ailleurs l’obligation de certains à se définir absolument comme artiste. Quand on s’active à créer une œuvre, je pense que ce qui est important c’est de participer à l’art, quelque soit le statut que l’on ait : les exploits d’un sportif ou le paysage d’un jardinier correspondent beaucoup plus à ce que je demande à l’art aujourd’hui.

Sur votre site [3], vous reprenez une phrase de Nicolas Bourriaud, qui, dans son ouvrage l’Esthétique Relationnelle [4], affirme : « Les artistes contemporains trouvent leur modèle théorique et pratique en dehors du monde de l’art, en empruntant formes et méthodes à d’autres champs du savoir ». Vous dites qu’il faudrait faire comme eux.

GMV : Sauf que Nicolas Bourriaud préconise que les artistes recyclent artistiquement ces champs de savoir dans les lieux de l’art. Alors que je pense au contraire qu’il suffit de s’intéresser directement à ces champs de savoir. Pourquoi vouloir à tout prix les décorer et les rendre artistiques dans un musée ?

JBF : Tu dis souvent que tu vois l’art comme un fait de société. Je crois qu’il faut être totalement revenu de l’Art (avec un grand A) pour avancer une chose pareille ! Cette pensée (mine de rien, extrêmement radicale) a, en général, un effet monstre sur les personnes qui accordent encore à l’art un pouvoir exorbitant et qui aimeraient le voir toujours figurer au sommet des activités humaines. Je pense à cette phrase de Platon : « Rien des choses humaines n’est digne d’un grand empressement. » (République, X, 604). Tu sais accorder à l’art une position toute relative… sans le rabaisser ! Scepticisme, hédonisme…

GMV : Oui, il ne faut pas lui donner plus d’importance que cela. L’écologie, le sport, les jardins, la fête… m’apportent ce que je demande à l’art car ils ont beaucoup plus d’ascendants sur notre société que les tableaux, les sculptures et autres œuvres spectaculaires qui font la une des journaux « people ».

Goodman dit que les œuvres fonctionnent lorsque elles informent la vision ; « elles informent non pas en fournissant de l’information, mais en formant, re-formant ou trans-formant la vision, et non pas la vision confinée à la perception oculaire, mais la vision comme compréhension en général. […] Les œuvres fonctionnent en interagissant avec la totalité de notre expérience et de nos processus cognitifs dans le progrès continuel de notre compréhension. » [5] Je pense que cela fonctionne par infusion… J’aime l’idée que les échos de l’œuvre se répercutent à travers notre environnement quotidien, qu’ils interagissent avec celui-ci.

GMV : Si tu veux organiser une exposition dans un musée, tu es obligé de t’aligner sur son idéologie et composer avec ses structures, mais tu peux le faire en détournant ses règles. Paul Ardenne a réalisé une exposition dans une galerie de Genève : Working Men. Tout était conventionnel sauf la participation de Jean-Baptiste.

JBF : Mon projet, comme souvent, consistait à tenter d’enrager littéralement les personnes présentes au vernissage, en mettant en pratique Slowmo, l’IKHÉA©SERVICE N°24. Le buffet était ma cible. La meilleure façon d’en parler est peut-être de citer le passage que je ferai figurer dans la nouvelle édition du manuel IKHÉA©SERVICES [6]:

Dans le cadre d’une inauguration haut de gamme, la mise en pratique du service a consisté à ralentir, à l’insu des personnes présentes, le travail d’un serveur préposé au buffet (composé presque uniquement de boissons). […]Un seule personne avait été retenue pour le service alors qu’on attendait un très grand nombre d’invités, le serveur disposait d’un nombre insuffisant de verres (ce qui l’obligeait à s’absenter régulièrement pour aller en laver quelques-uns, il devait ensuite les essuyer et les restituer à une foule toujours accrue), le buffet était équipé d’un seul tire-bouchon dont l’hélice était légèrement émoussée. Après deux heures de folie, cette réalisation presque idéale de Slowmo s’est achevée d’un coup, quand des « objecteurs de lenteur » se sont procurés des gobelets et ont choisi de se servir par leurs propres moyens.

GMV : Aujourd’hui, les jeunes commissaires d’expositions ne devraient plus se laisser enfermer dans les structures architecturales et idéologiques des institutions culturelles. Il faut obliger ces dernières à se propulser hors de leurs murs, à avoir des applications ouvertes de leurs principes d’exposition en prévoyant des extensions dans le champ social, là où l’on ne s’attend pas forcément à ce que ce soit de l’art. Faire fusionner l’art avec la vie, voilà une formule bien connue qui n’est malheureusement pas assez souvent mise en pratique.


[1] MOLLET-VIEVILLE Ghislain, entretien avec Lapalu Sophie, « L’infiltré», Area Revue)s( n°18, p. 90-92.
[2] [qui propose par exemple, avec l’Atelier H.S., de détruire des objets encombrants, inutiles]
[3] http://www.conceptual-art.net/
[4] BOURRIAUD Nicolas, Esthétique relationnelle, Dijon : Les Presses du Réel , 1998. L’auteur y théorise l’esthétique de la relation en art contemporain, où la production de gestes et de convivialité prime sur les choses matérielles.
[5] GOODMAN Nelson, L’art en théorie et en action, Paris : éditions Gallimard, coll. Folio essais, p. 123-124.
[6] A paraître au printemps 2010, aux éditions MIX (Paris)
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