Nous sommes des penseuses, pas des penseurs

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Anette Messager, Mes Proverbes, 1974

« Dans les langues romanes comme l’espagnol, il y a des genres, et peut-être peuvent-elles sembler plus «sexistes» que d’autres où il n’y en a aucun[1] »

La Session 19 de l´Ecole du Magasin est composée de sept femmes. Dès le début un comique a remarqué que nous n´étions que des filles, en demandant, de façon indirecte, si le choix de nos candidatures reflète la volonté du Magasin d´avoir une parité… En outre, lorsque un aimable professeur nous présente aux invités et nous prie de dire notre nom et pays d’origine, pour des raisons qui m’échappent, mes compagnes et moi-même, adoptons la position que nous pourrions appeler «concours de beauté”: l´une à côté de l’autre, bras dessus bras dessous, en souriant.

Nous, les participantes, avons décidés que, dans le statement curatorial, nous ne mentionnerons pas le fait que nous sommes des femmes. Cela ne nous semblait pas important. Mais après quelques jours, quelque chose a retenu mon attention dans ce texte. Dans la version anglaise nous nous définissons en tant que « transnational thinkers », et nous l´avons traduit en français avec une forme masculine « penseurs transnationaux », quand le français a une forme féminine plus appropriée: « penseuses transnationales ».

«L’unité élémentaire de la langue –la déclaration- c´est une ordonnance (…) les mots sont des outils ; on donne aux enfants la langue, des stylos et des cahiers, de la même manière que des pelles et des pioches sont données aux travailleurs. Une règle de grammaire est un marqueur de pouvoir avant d´être un marqueur syntaxique[2]»

Que l´Europe anglophone ait des formules neutres où les hommes et les femmes sont également inclus alors que le sud de l’Europe reste sur le langage générique de l’Antiquité et du Moyen-Age, nous semble au moins une question à approfondir. Comme Deleuze et Guattari l´expliquent, la langue est un marqueur des structures de pouvoir et, nous ajoutons, le sédiment du processus historique et économique.

Dans la société d’où je viens, la langue véhicule et renforce un système patriarcal fondé sur la dichotomie « masculin – féminin », où la femme est «l’autre», le subalterne qui a moins de crédibilité, mais dont le travail est essentiel pour le système de production.

Sara Fuentes


[1] MARÍAS Javier, “Cursilerías lingüísticas”, El País, 3 mars 1995.
[2] DELEUZE G., GUATTARI F., Mille plateaux, Paris : Minuit, 1980, p. 95-96.
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