“Le réel doit être fictionné pour être pensé”

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Nous souhaitons analyser les tactiques propres à la fiction utilisées par les artistes contemporains, afin de l’appliquer à notre manière de travailler, et élaborer ainsi une série de projets entre mars et juin 2010.

S’intéresser à la fiction mise en place par les artistes et à ses modes opératoires, que nous avons nommés tactiques, c’est tenter de comprendre comment l’idée de fiction peut « prendre corps », avoir « des effets réels, plutôt que d’être des reflets du réel »[1], ainsi que saisir la manière dont cela a lieu.

Aristote, dans la Poétique, proclame que la mimesis poétique n’est pas imitation, ou fabrication d’un simulacre, mais un jeu de savoirs. « Feindre, ce n’est pas proposer des leurres, c’est élaborer des structures intelligibles. » [2] La poésie, en tant qu’agencement entre des actes, offrirait une logique causale à des événements empiriques désordonnés, est se trouverait alors supérieure à l’histoire. Jacques Rancière, dans son ouvrage Partage du sensible, esthétique et politique, soulève qu’aujourd’hui, « la révolution esthétique bouleverse les choses : le témoignage et la fiction relève d’un même régime de sens. »[3] Si le réel et la fiction font aujourd’hui parti du même régime de sens, la fiction cependant semble être une forme de trame narrative, de connexion, nous permettant de penser à l’intérieur d’une lecture de la réalité. François Jost appuie cette thèse lorsqu’il affirme qu’ « à la représentation du monde, la fiction ajoute une construction » [4] Rancière insiste alors par cette phrase percutante : « Le réel doit être fictionné pour être pensé. »[5]

Or l’art nous parait être une de ces manières de penser le réel, en le fonctionnalisant, en élaborant des structures intelligibles qui nous permettent de construire notre pensée.

Nous avons choisi le terme de « tactique » afin de désigner la manière dont les artistes utilisent les moyens dont ils disposent afin de fictionner ce réel.

De Certeau, dans L’invention du quotidien, 1.arts de faire[6], revalorise le quotidien en en révélant les potentialités cachées. Il définit la tactique par opposition à la stratégie. « En mettant en avant cette distinction, de Certeau veut faire comprendre que tout système, si fermé et oppressif soit-il, comporte des failles : la tactique est précisément cet “art de faire” qui “joue” sur les failles du système et qui, sans sortir du système, s’y invente des marges de manœuvre qui, à défaut de pouvoir se libérer du système, permettent de se libérer dans les limites imposées par le système, en dépit des contraintes que celui-ci impose, et même d’une certaine façon grâce à ces contraintes, en les exploitant astucieusement. » [7] De même, les tactiques de la fiction désigneraient cet art de fictionner le réel pour le penser, à l’intérieur de ce réel même. Les tactiques de la fiction ne désignent pas une invention fantasmée, une création d’un monde parallèle ou encore la représentation du réel via la feinte, le leurre, mais bien plutôt mais une réelle construction intelligible avec et à l’intérieur d’un « déjà donné ».

Ainsi, si les « tactiques de la fiction » s’opposent aux « stratégies du réel », ce serait en cela que la stratégie est le mode d’activité propre aux décideurs, et le réel une suite désordonnée de faits empiriques. Au contraire, la fiction s’introduit dans les failles, afin de penser ce réel.

Nos projets sont ainsi constitués de différentes tactiques de fictions identifiées dans le champ de l’art contemporain et appliquées à notre travail curatorial.

Sophie Lapalu pour Session 19

EN

We want to analyze the specific tactics used in fiction by contemporary artists, in order to apply to our own way of working, and develop a series of projects between March and June 2010.
Be interested in fiction established by artists and their modus operandi, that we have named “tactics”, is trying to understand how the idea of fiction can “take shape”, having “real effects, rather than to be reflections of reality”[8], and recognize how this happens.
Aristotle, in La Poetique, states that poetic mimesis is not imitation, or making a travesty, but a game of knowledge. “Pretend this is not about decoys, is developing intelligible structures.”[9] Poetry, as an agency between acts, provides a logical causal to empirical events disorder, would then be superior to history. Jacques Rancière in his book Partage du sensible, esthétique et politique rises that today, “the aesthetic revolution upsets things: the testimony and fiction come from the same system of meaning. “[10] If reality and fiction have become part of the same system of meaning, fiction, however, seems to be a form of narrative, connection, allowing us to think within a reading of reality. Francois Jost also supports this view when he states that “the representation of the world, adds a fictional construction”[11]. Rancière adds: “The real must be fictionalized to be thaught.”[12]
It appears to ours that art could be all these ways of thinking the real, functionalizing it, developing intelligible structures.

We chose the term “tactics” to describe the way in which artists use the means at their disposal.
De Certeau in L’invention du quotidien, 1.arts de faire[13], reasserts the quotidian revealing its hidden potential. It defines tactics versus strategy. “By highlighting this distinction, Certeau wants to understand that any system, whether closed and oppressive it is, flawed: the tactic is precisely this ‘art of doing’ which ‘plays’ on the fault system and, without leaving the system, invents leeway that, instead of liberate themselves from the system, can be released within the limits imposed by the system, despite the constraints it imposes. And even, in a certain way, thanks these constraints, by exploiting them astuciously.” [14]

Similarly, the tactics of fiction designates the art of fictionalize the real in order to think it, within this same reality. The tactics of fiction does not mean a fantasy invention, a creation of a parallel world or the representation of reality through the pretense, the decoy, but rather an intelligible building with and within an “already given” world.

Thus, if “tactics of fiction” is an opposition to “strategies of real”, it would be an opposition to the mode of activity proper to policymakers, and the real as a chaotic empirical facts succession. Instead, fiction go to introduce itself into the holes, to think that reality.

Our projects are constituted in various tactics of fictions identified in the field of contemporary art and applied to our curatorial work.

Sophie Lapalu for Session 19


[1] COMBES Muriel et ASPE Bernard, interrogeant Jacques Rancière, dans RANCIERE Jacques, Le partage du sensible, esthétique et politique,Mayenne : La Fabrique éditions, 2006, p. 54.
[2] Ibid., p. 55.
[3] Ibid., p. 59.
[4] JOST François, Le feint du monde, http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/reseaux-cnet/72-73/09-jost.pdf (consulté le 12 novembre 2010), p. 2.
[5] RANCIERE Jacques, op. cit., p. 61.
[6] DE CERTEAU Michel, L’invention du quotidien, 1.arts de faire, Paris : coll. « Folio essais », Éditions Gallimard, 1990. J’appelle au contraire « tactique » un calcul qui ne peut pas compter sur un  propre, ni donc sur une frontière qui distingue l’autre comme une totalité visible. La tactique n’a pour lieu que celui de l’autre. Elle s’y insinue, fragmentairement, sans le saisir en son entier, sans pouvoir le tenir à distance. Elle ne dispose pas de base où capitaliser ses avantages, préparer ses expansions et assurer une indépendance par rapport aux circonstances. » p. XLVI
[7] MACHEREY Pierre, « Michel De Certeau et la Mystique du quotidien », http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20042005/macherey06042005.html (consulté le 18 novembre 2010).
[8] COMBES Muriel et ASPE Bernard interviewing Jacques Rancière, op. cit.
[9] Ibid., p. 55.
[10] Ibid., p. 59.
[11]JOST François, Le feint du monde, http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/reseaux-cnet/72-73/09-jost.pdf (consulted the  december 13th 2010), p. 2.
[12] RANCIERE Jacques, op. cit., p. 61.
[13] DE CERTEAU Michel, op. cit. “I call on the contrary “tactical” a calculation that can not count on a proper, or so on a boundary that distinguishes the other as a visible totality. The tactic has for place only that of another. It insinuates itself into, fragmentarily, without grasping in its entirety, without being able to stay away. It has no basis where leverage its advantages, prepare its expansions and ensure independence from the circumstances. ” p. XLVI
[14] MACHEREY Pierre, op. cit.
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