Suspended Reality

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A la fin du XIXème siècle, fleurit un style littéraire qui fait la part belle à l’inquiétude, à la folie et à l’irréel, ambiance fin de siècle. Il s’agit du genre fantastique, inspiré par la littérature romantique d’E.T.A. Hoffmann et Edgar Allan Poe, et dont l’un des maitres est Guy de Maupassant en France. Il brouille à loisir les frontières qui séparent la réalité de ce qui ne l’est pas, la fiction de la folie. Par ailleurs, Maupassant écrit sa pièce maitresse, Le Horla (1887), alors qu’il commençait déjà à sombrer dans la folie. Les contes d’Hoffmann ont servi de support à la psychanalyse naissante. A la simple évocation d’apparitions, de fantômes ou autres objets impalpables et invisibles, ils font naitre le doute et l’inquiétude dans l’esprit du narrateur et, de fait, du lecteur.

Sigmund Freud s’appuie donc sur L’Homme au sable d’Hoffman pour théoriser le concept de l’Unheimlich, traduit par inquiétante étrangeté. Il s’agit de décrire un état d’esprit où l’on ne sait plus si ce que l’on voit, ce que l’on vit, est réel ou non ; c’est un instant de grand doute et d’angoisse, lié à la perte complète de repères, pouvant conduire, à son acmé, à un état de crise psychologique. L’article que Freud publie à ce sujet (1919) va influence durablement la création artistique du siècle.

Le moment de doute, celui ou la réalité et la fiction se mêlent, peut être approché d’un second état de l’esprit : celui de la méditation. En état méditatif, l’esprit n’a plus conscience du temps, de l’espace et même de l’individualité ; l’on n’est plus qu’une partie d’un grand tout. Certaines drogues procurent des sensations qui se rapprochent de cela, comme la mescaline et le LSD qui par un effet de synesthésie modifient les perceptions et de fait les repères « de normalité ». Le réel n’est plus identique à lui-même.

Ce qui est en jeu dans cet instant ou le réel est comme suspendu, dans cet embrouillamini des perceptions, c’est la capacité d’être en prise direct avec la réalité et la faculté à la comprendre. La fiction telle qu’elle est mise en jeu dans le fantastique est une méthode pour venir interroger nos habitudes et, en les déstabilisants, cette fiction vient remettre en question notre compréhension du monde.

Erik Satie écrit une composition, Les Vexations (1893), dont la forme relativement courte doit être répétée 840 fois sur un rythme lent, ce qui prend entre seize et vingt quatre heures. Il ne songeait pas directement à sa réalisation effective, et pourtant, depuis John Cage un certain nombre de pianistes s’y est attaqué. Cette composition, par son aspect répétitif, provoque un état proche de celui de la méditation : une perte des repères du temps, du cops, voire de l’espace. C’est un état extatique atteint grâce à l’écoute. Le musicien (ou les musiciens) qui joue peut ressentir plusieurs états, la frustration, l’extrême concentration, un état extatique… Satie cherchait à retranscrire en musique la souffrance lancinante qu’il éprouvait suite à une rupture amoureuse, il cherche à provoquer un effet psychologique sur l’audience et sur le musicien. Non dénué d’humour, il conseillait à ce dernier de se préparer avec une « sérieuse immobilité ».

Notre questionnement sur les tactiques de la fiction comme révélateur de réalité trouve un premier niveau de mise en œuvre dans le choix de la composition des Vexations. Un deuxième niveau est apporté par la modification des actualisations traditionnelles de cette composition. La tactique vient de ce que l’instrument choisit ne sera pas un piano, comme cela se fait habituellement. Ce choix perturbe les perceptions acquises et vient provoquer cet état d’inquiétante étrangeté que nous cherchons à provoquer. C’est une intervention ponctuelle sur un objet d’habitude qui le modifie et permet la suspension du réel. La tactique est mise en œuvre par le biais d’une procédure, procédure qui vient par ailleurs relier art et musique.

Elle fait basculer l’interprétation (au sens musical et scientifique) dans la pratique fictionnelle. Le bon interprète  oriente les représentations qui commandent notre vision du monde. L’interprétation se fonde sur la distance entre le message manifeste et son sens latent. La bonne interprétation du musicien ou du critique consiste à atteindre une sorte de transparence entre l’œuvre et la proposition de lecture qui est la leur. Une interprétation fictionnelle vient chambouler la doxa sur la crédibilité du curateur, sans pour autant donner une mauvaise interprétation de l’œuvre : cet entre-deux est l’objet sur lequel s’applique la procédure.

Alice Marquaille

Suspended Reality

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In the late nineteenth century, flourished a literary style that gives pride to anxiety, madness and the unreal, fin de siècle atmosphere. This is the fantasy genre which two are masters of Guy de Maupassant in France and Hoffman in Germany. They blur at leisure the boundaries between the reality of what is not, the fiction of madness. In addition, Maupassant wrote his masterpiece, The Horla when he was already beginning to sink into madness and Les Contes d’Hoffman served as a support for the nascent psychoanalysis. At the mere mention of apparitions, ghosts and other objects invisible and impalpable, they rise to the doubt and anxiety in the narrator’s mind and, indeed, the reader.
Sigmund Freud is therefore based on The Sandman Hoffman to theorize the concept of the unheimlich, translated by uncanny. He is describing a state of mind where we do not know if what we see, what you saw was real or not it is a moment of great doubt and anxiety linked to the complete loss of landmarks, which can lead to its climax in a state of psychological crisis. Article Freud published on this subject (1919) will have a lasting influence artistic creation of the century.

The moment of doubt, or that reality and fiction blend, can be approached a second state of mind: that of meditation. In meditative state, the mind has no awareness of time, space and even individuality is no longer a part of a greater whole. Drugs provide sensations which resemble it, such as mescaline and LSD to an effect of synesthesia alter perceptions and factual benchmarks “normality”. Reality is more identical to itself.

What is at stake in this moment real or is suspended in the tangle of perceptions is the ability to be in direct contact with reality and the ability to understand. Fiction as it is put into play in fantasy is a way to come and examine our habits, by destabilizing the fiction calls into question our understanding of the world.

Erik Satie wrote a composition, harassment, the form must be relatively short repeated 840 times on a slow pace, which takes between sixteen and twenty four hours. It did not occur directly to its realization, and yet, from John Cage a number of pianists it is attacked. This composition, by its repetitive nature, induces a state similar to that of meditation: a loss of markers of time, the cops and even space. It is an ecstatic state achieved through listening. The musician (or musicians) who plays several states may feel the frustration, extreme concentration, an ecstatic state … Satie sought to transcribe music throbbing pain he felt after a breakup, it seeks to provoke a psychological effect on the audience and the musician. Not without humor, he advised the latter to prepare a “serious immobility.”

Our questioning the tactics of fiction as fact is indicative of a first level of implementation in choosing the composition of Vexations. A second level is made by changing the traditional updates of this composition. The tactic is that the instrument chosen is not a piano, as is usually done. This disrupts the selection and perceptions gained just cause this state of the uncanny that we seek to provoke. It is a timely intervention on a subject that usually changes and allows the suspension of reality. The tactic is implemented through a procedure, a procedure which has also connect art and music.
It switches the interpretation (in the musical sense and science) in the fictional practice. The good interpreter directs the representations which our worldview. The interpretation is based on the distance between the message and clear its latent meaning. The correct interpretation of the musician or critic is to achieve a kind of transparency between the work and the proposed reading is theirs. A fictional interpretation just messing doxa on the credibility of the Trustee, without giving a wrong interpretation of the work: that between is the object on which procedure applies.

Alice Marquaille

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