Listes


Listes

Il y a une certitude qui fait tourner le monde, c’est qu’il tient tout entier dans une liste…

Ou pourquoi la session 17 s’est penchée sur les listes comme outils de recherche

Lucile Bouvard

Au cours de notre recherche sur la collection d’Annick et Anton Herbert et de nos pérégrinations dans leurs archives, nous avons navigué dans un univers structuré par des listes. Leur usage dans le système d’organisation et de réflexion de la collection a tout particulièrement retenu notre attention.

Si les Herbert ont constitué au cours de leurs trente années d’activité de collectionneurs un ensemble important d’œuvres - principalement orienté vers les mouvements de l’art minimal, conceptuel et povera, ainsi que quelques figures d’exception des années 80 - ils n’ont cessé de s’intéresser à un éventail d’artistes dont le travail est parfois éloigné de l’orthodoxie de la collection. L’intérêt qu’ils portent à ceux-ci s’est cristallisé dans le rassemblement de documents : objets, cartons d’invitation, posters, livres et autres traces, qui forment ce qu’ils préfèrent nommer « leur collection de documents », plutôt que leur « archive » (voir l’article Le sens des archives). Ils ne considèrent pas cette collection de documents comme une simple annexe, au contraire ils lui attribuent un rôle majeur. Archives et œuvres réunies forment, à leur sens, une seule et même collection, pas entièrement exhaustive mais proche d’un idéal qui embrasse un ensemble plus large d’artistes, sur un spectre temporel plus étendu que celui des œuvres.

Les listes : un mode de représentation de la collection
Le principal mode de représentation donné à cet ensemble et à sa structure par les Herbert est le listage. Complémentaires ou redondantes, les listes foisonnent et marquent une réflexion quasi permanente sur les liens entre les artistes de « l’ensemble / collection ».
Qu’elle s’attache au stock d’un épicier ou à une collection d’art contemporain, la liste est un moyen usuel de comptage et permet de donner une vision structurée d’un ensemble. Cette fonction d’inventaire a tout naturellement été soulignée, en 2006, par les Herbert lors de leur exposition « Inventory », à Graz (Autriche).
Ce qui nous a intrigué dans leur usage de la liste et sa démultiplication, c’est la redéfinition systématique de critères qu’il induit. Utilisés à des fins de rassemblement ou de dissociation, ces critères renseignent la manière dont les Herbert vivent et énoncent leur rapport à l’art. Une vision subjective, qui associe la perméabilité du collectionneur et la compréhension du travail d’un artiste à une correspondance générationnelle. Ne leur semble complètement accessible et intelligible que la pratique des artistes issus de la même génération. Celles qui suivent et précèdent ne sont, elles, pas totalement entendues ou, le terme n’est pas réellement adéquat, « assimilées ». Un autre critère de ces listes est le type d’objets collectionnés. Bien qu’ils leur attribuent un statut équivalent, les « art-works », « art-documents » et « documents » servent à plusieurs reprises à différencier la façon dont certains artistes sont collectionnés. Une telle distinction, même si elle relève plus d’une nécessité de formalisation, dénote tout de même une ambiguïté dans la considération de ces différentes typologies d’objets.

Une autre particularité de ces listes « de structuration » c’est qu’elles n’inventorient pas directement les « objets » contenus dans la collection, mais tendent à en retranscrire l’esprit par une énumération strictement nominative.

Le goût, que leur utilisation dénote, semble d’autre part indissociable de l’univers artistique et esthétique dans lequel Annick et Anton Herbert ont évolué. Cette forme d’enregistrement est devenue sous la logique de l’art conceptuel la forme ultime de l’exposition [1]. Et on compte par dizaines les œuvres qui s’y réfèrent et la reprennent : des Card file, I-Box et Documents de Bob Morris aux classeurs des Working Drawings de Mel Bochner [2].

Englober le monde et curater le tout …
Les listes croisées durant notre travail de recherche ont été les principales voies d’accès au contenu de la collection, soumettant notre regard à une structure préétablie, et par conséquent à un moyen de faire discours spécifique, souvent lié à une volonté de ré-inscription dans l’histoire. Cette utilisation considérable, presque compulsive des listes, nous a intriguées par sa proximité avec les accessoires d’enregistrement muséologiques et avec la méthodologie qu’un curateur peut mettre en place pour penser une exposition collective. Pourrait-on comparer les listes des Herbert à un moyen de curater virtuellement leur collection ? Peut-être… De façon lointaine, on pourrait dire qu’il y a quelque chose d’encyclopédique, de l’ordre de l’exploration permanente, dans cette manière de rassembler, d’énumérer, et de classer les artistes qu’ils collectionnent. Une quête de cohérence perfectionniste vis-à-vis de la représentation de l’ensemble collection qui peut rappeler à notre mémoire les frasques utopiques d’un Albert Kahn [3] qui, cherchant à donner une image exhaustive du monde, a procédé trente années de sa vie durant à une sorte de recensement de ses composantes. À la différence près, que le monde qu’observe Annick et Anton Herbert est celui qui transparaît dans les œuvres et documents qu’ils ont collectionnés.

Retourner la logique et s’approprier la liste pour en faire un outils de recherche…
Les pages qui suivent trouvent leur origine dans notre approche et notre intérêt pour les listes des Hebert. Terrain ludique de découverte et outil de travail, celles-ci nous servent, tour à tour, à explorer les années 90, à donner une vue sur la production des femmes artistes dans les années de notre coupe micrologique ou en lien avec les générations collectionnées, et à élaborer des hypothèses de définition en négatif de la collection Herbert.

[1] Les inconnus dans la maison. Un parcours dans l’histoire du collectionnisme, Patricia Falguières, catalogue L’intime, le collectionneur derrière la porte, Maison Rouge, 2004
[2] L’exposition immatérielle, Notes pour une histoire, Patricia Falguières, Oublier l’exposition, Art Press spécial, 2000
[3] Albert Kahn a réalisé pendant plus de 20 ans une série de film documentant le monde de son époque intitulée « Archives de la Planète »