Collection


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Collection concertée
Rencontre avec Céline Martinet
Lucile Bouvard
29.03.2008

Au cours de la première étape de notre recherche, axée sur « la collection », nous avons souhaité rencontrer et questionner les usages de plusieurs collectionneurs. C’est ainsi que nous avons fait la connaissance de Céline Martinet, collectionneuse atypique opérant au sein d’un collectif.

Collectionner en commun

Dans une société où le partage entre le domaine privé et le domaine public s’inscrit comme base structurelle et produit de toute activité économique et sociale, le choix de collectionner collectivement apparaît comme un déplacement. C’est pourtant le parti qu’ont pris en 2003 Céline Martinet et ses acolytes.
Pour bien comprendre la démarche de ces collectionneurs/échangeurs, il est nécessaire de situer les principes sur lesquels repose leur collaboration. Le collectif, en tant qu’entité juridique, permet à ses 8 membres d’acquérir des œuvres en commun. Chacun d’eux est libre de réguler et déterminer à tout moment son investissement moral, temporel ou financier en fonction de ses disponibilités et de ses aspirations. Les propositions d’acquisition font généralement l’objet d’une argumentation et d’un partage intellectuel. On discute les pièces en regard de l’esthétique privilégiée par le collectif, mais aussi de son opinion personnelle et de ses goûts. Il arrive parfois que la discussion se transforme en exercice de persuasion et pousse l’un ou l’autre à laisser de côté ses préférences. La participation à l’acquisition des œuvres, définie par un contrat d’indivision, reste cependant libre et les membres peuvent contribuer selon leurs moyens financiers et leur adhésion aux choix d’achats. Les œuvres, acquises à parts non égales, sont ensuite partagées entre les collectionneurs et se déplacent de foyer en foyer à la manière d’une « artothèque privée » [1].

L’aspect intéressant de ce modèle de collection est la façon dont il s’écarte d’un schéma de pensée préétabli au sein duquel les notions de « privé » et de « public » s’opposeraient en répondant chacune à des logiques et des enjeux différents. [2] La collection publique est pensée au plus large. Elle a pour mission de constituer un ensemble reflétant l’art produit à chaque époque. Sa vocation patrimoniale induit une forme d’exhaustivité mise au service de la nation [3], voire de l’humanité. La collection privée est plus affaire de goût, d’envie et, parfois aussi, de stratégie financière. Elle peut se délester des choses auxquelles elle ne porte plus d’intérêt pour en convoiter d’autres, alors que la collection publique - particulièrement en France - appartient, par l’intermédiaire de l’État, au peuple et ne peut revendre un bien destiné à être pérennisé.
De tout temps – et même bien avant que ne s’accentue la césure privé/public – les collections ont comporté un aspect ostentatoire. Dans la sphère publique, leur contenu est considéré comme un indice de prestige et de développement ; leur fonction de « trace historique » se double d’une fonction « légitimante ».

Dans son livre Multitude [4], le philosophe Antonio Negri aborde la notion de « propriété privée » telle qu’elle est envisagée socialement et juridiquement en ce début de 21ème siècle. « [Elle] nous abêtit en induisant que tout ce qui a une valeur doit être possédé à titre privé ». En acquérant en commun le collectif de Céline Martinet opère un dépassement du « pour soi » induit par la propriété. Même si la notion de possession n’est pas absente de sa démarche, le partage et l’échange y introduisent un jeu d’aller-retour au delà des frontières habituelles du commun et du propre. La collection fonctionne comme un espace qui, bien qu’extrait du domaine public, relativise la "confiscation" que peut constituer l’entrée de l’objet dans l’espace privé. Au delà de l’aspect financier, la concertation et le dialogue y jouent un rôle primordial. Ils sont établis et soutenus grâce à une construction juridique sur mesure et concourent à l’enrichissement mutuel recherché par les collectionneurs.
Même s’il trouve des équivalents, ce mode d’acquisition "en commun" reste éloigné de projets tels que la Crex Collection d’Urs Rausmüller. Ce dernier déclarait en 1984, dans un numéro de la revue Parachute dédié aux collectionneurs [5], que le choix des œuvres au sein de son collectif lui était entièrement réservé. Ne souhaitant pas se présenter comme des collectionneurs, ses amis avaient opté pour la création d’une association leur permettant de constituer un fonds par des donations. Seul le nom de départ aujourd’hui disparu, Crex Collection, en rappelait le financement multiple.

À l’inverse, le désir d’agir en commun qui motive le collectif de Céline Martinet est particulièrement lisible lors de l’acquisition. La concertation inhérente aux choix fait souvent suite à une prospection minutieuse. Des zones géographiques, des scènes artistiques à défricher sont attribuées. Chacun fort de son travail de documentation présente et défend sa sélection auprès du groupe. Les longues conversations, qui en découlent, contraignent la dynamique d’achat à une certaine lenteur ; un rythme accentué par le fait que l’œuvre recherchée n’est pas quelconque, mais doit être la plus significative, la plus représentative possible de la pratique de l’artiste.
Parmi les collectionneurs que nous avons interrogés, beaucoup ont évoqué une approche similaire qui les a parfois poussés à entreprendre une véritable chasse à l’œuvre. Cette façon de procéder favorise la plupart du temps des pièces déjà validées par le milieu ou le marché de l’art et faisant figure de paradigme.

Collections annexes, comme s’il n’en suffisait pas d’exhaustivité

De nombreux collectionneurs rencontrés ont évoqué l’existence d’une collection annexe : une collection en plus de la collection qui, bien que séparée, noue des liens très étroits avec la première. Le groupe de collectionneurs de Céline Martinet, pour sa part, en a constitué deux. La première résulte des nombreuses prospections réalisées par les membres et documente un éventail d’œuvres non acquises, présentes sous la forme de reproductions photographiques, textes et fiches techniques. Cette sélection répond à l’esthétique de la collection en élargissant son contenu et appuyant son unité.
La deuxième est appelée collection off par le collectif. Il s’agit d’une banque d’images, pas nécessairement validées par le milieu de l’art, mais comportant à ses yeux une valeur artistique. Acquis chez des antiquaires ou sur Internet, l’ensemble joue lui aussi sur des rapprochements visuels avec les œuvres et les partis pris conceptuels de la collection.
Ces deux exemples de regroupements annexes soulèvent un certain nombre des questions sur les usages et l’attitude du collectionneur. S’ils répondent dans le cas de ce collectif à besoin d’enrichir et de nuancer une démarche, ils soulignent aussi l’appétit du collectionneur, prêt à acquérir la trace de ce qu’il ne peut posséder. Quels sont les enjeux de ces rassemblements d’objets, isolés et pourtant liés les uns des autres ? Que signifie ce besoin d’exhaustivité ou de toujours plus ?
En ouvrant de nouvelles voies de lecture, les annexes contribuent à la recherche de « sens » dont la collection fait l’objet. N’étant pas soumis aux mêmes impératifs financiers, ils facilitent également un mode d’acquisition plus libre et plus rapide.

La collection comme image sociale

Analysant l’évolution des activités humaines et leur localisation au sein des domaines public et privé, Hannah Arendt soulignait dans La condition de l’homme moderne le passage de la « sphère privée » à celle de la « sphère intime » [6]. La mutation opérée à la modernité industrielle avec le « déclin du domaine public » [7] a transformé l’espace intime en « une évasion du monde extérieur », « un refuge cherché à la subjectivité de l’individu » [8]. La collection, lorsqu’elle est abritée au sein de l’espace intime, est souvent considérée comme une appréhension subjective, où l’objet métaphorisé constitue une composante du portrait du collectionneur [9]. Que ce soit volontairement ou malgré lui, ce dernier construit par ses choix et sa position une forme de « présentation de soi » [10] qui contribue à le situer dans le champ social.
Les procédés et les modes de fonctionnement de la collection collective atténuent et modèrent cette approche de « l’intime ». Les subjectivités, présentes en filigrane dans l’élaboration des choix, sont mâtinées par la nécessité du consensus et déplacées vers une logique de pensée raisonnée. La direction choisie n’est pas pour autant désincarnée ou exempte d’intention et peut se lire dans l’esthétique globale de la collection. Une unité que le collectif cherche actuellement à souder et à rendre apparente dans l’adoption d’un nom.
On peut donc encore s’attendre à quelques belles heures de discussion.

[1] Terme employé par Céline Martinet lors de la rencontre du 9.11.2007

[2] D’autant plus qu’historiquement cette césure n’a pas toujours été si marquée.

[3] « Le public estompe aussi une importante distinction entre le domaine du contrôle étatique d’une part, et ce qui est détenu et entretenu en commun d’autre part » Trace de la multitude, Multitude, Antonio Negri, éditions La Découverte, 2004, p.241

[4] De corpore, Multitude, Antonio Negri, p 224, éditions La Découverte, 2004

[5] « The Crex Collection » « We collect because we believe in the future… » an interview with Urs Rausmüller, by René Viau, Collection, Parachute, n°58, mars avril mai juin 1989, p.22-27

[6] « Depuis l’épanouissement de la société, depuis l’admission de l’économie familiale et des activités ménagères dans le domaine public, une tendance irrésistible à tout envahir, à dévorer les sphères anciennes du politique et du privé comme la plus récente, celle de l’intimité, a été l’une des caractéristiques dominantes de ce nouveau domaine. » Le domaine public et le domaine privé, La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt, Agora Pocket, 1961, p.85

[7] Ibid, p.90

[8] « … la découverte moderne de l’intimité apparaît comme une évasion du monde extérieur, un refuge cherché dans la subjectivité de l’individu protégé autrefois, abrité dans le domaine public. », ibid, p.110

[9] Intime collection, Gérard Wacjman, in cat. expo. L’intime, co-édition Fage / Maison Rouge, 2004

[10] citation d’Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, éditions de Minuit dans L’objectivation de soi, Marcel Fournier, Collection, Parachute, n°58, mars avril mai juin 1989, p.56-57


Bibliographie :
Site Rausmüller Collection and Project :
http://www.modern-art.ch
Site de la Rausmüller collection :
http://www.raussmueller-collection.ch/index1.cfm
Sur les collections en général :
Collection, Gérard Wacjman, éditions Nous, Caen, 1999