Hors d’œuvre


retour/back  Version imprimable de cet article Imprimer / Print

Le prix des mots (conférence)

Eric Watier

bio

Bonsoir,
la conférence que nous présentons ce soir
fait suite à un travail de Christophe Bruno.
Merci à lui.

Merci aussi à la Session 17
de l’Ecole du Magasin
pour leur invitation.

Aujourd’hui constituer des archives est devenu un jeu d’enfant.

Vous devez tous avoir en mémoire
le célèbre slogan inventé pour Paris Match :
“Le poids des mots / le choc des photos”
Hé bien aujourd’hui,
les mots ont non seulement un poids,
mais ils ont aussi un prix.

Maintenant grâce à Google
nous consommons aussi des mots.

Comment ?
C’est tout bête.

Vous êtes sans doute tous allés sur Internet,
un jour ou l’autre,
et vous avez sûrement utilisé ce qu’on appelle
un moteur de recherche...
Non ?
C’est fort simple.
Un moteur de recherche, qu’est-ce que c’est ?
C’est un petit logiciel qui va chercher,
pour vous,
dans les millions de pages d’Internet,
le ou les mots qui vous intéressent.
Vous cherchez des documents sur Che Guevara,
vous tapez “ Che Guevara ”,
vous attendez 0,04 secondes,
et votre moteur vous annonce triomphalement :
deux millions quatre cent mille pages.
C’est beaucoup.
C’est trop.
Donc, pour vous faciliter la vie,
certains moteurs ont mis en place
une deuxième colonne de recherche.
Une colonne commerciale.
Si quelqu’un a des documents importants
ou intéressants à communiquer,
il lui suffit de payer le moteur
pour y figurer en bonne place.
Un peu comme pour une tête de gondole
dans un supermarché.
Voilà.
Il choisit le ou les mots clés importants
correspondant à son activité
et selon son budget,
selon le positionnement qu’il vise
dans la liste des pages référencées,
ça lui coûtera plus ou moins cher.
De toute façon le prix s’établit au clic.
Si son mot est cliqué :
clac, il paye.
C’est facile et c’est sans risque.

Quelques exemples et vous aurez compris :

Free que l’on peut traduire par libre ou gratuit,
sans doute le mot le plus cliqué du marché,
est cliqué plus de 184 000 fois par jour.
Facturé 1 dollar 25 le clic,
il rapporte 230 000 dollars par jour.

Sex,
un des mots les plus cliqués du marché lui aussi
et facturé 50 cents le clic,
rapporte 41 000 dollars par jour.

Love, amour en français,
est aujourd’hui cliqué 17 000 fois par jour
à 57 cents le clic.
Il rapporte près de 10 000 dollars par jour.

Art, art,
cliqué plus de 25 000 fois par jour.
et facturé 80 cents,
rapporte plus de 20 000 dollars par jour.

Soit beaucoup plus que
Landscape, paysage,
cliqué seulement 2400 fois
à 1 dollar 30 le clic,
et qui ne rapporte que 3000 dollars par jour.

Capitalism, capitalisme,
qui est cliqué 28 fois,
à 50 cents le clic
rapporte trois fois plus que...
Communism, communisme,
cliqué seulement 15 fois par jour
à 30 cents le clic.
Il rapporte aussi beaucoup moins que
Ecology, écologie,
Cliqué 140 fois
à 90 cents le clic
Soit 126 dollars par jour.

Bien sûr,
les noms propres aussi ont un prix
et le top c’est…
Britney Spears
4000 clics,
à 30 cents,
soit 1200 dollars par jour.

Ce qui est toujours mieux que
Jesus, Jésus,
2500 clics,
à 40 cents le clic,
soit 1000 dollars par jour.

Aujourd’hui beaucoup mieux que
Bin Laden,
qui est passé de 250 clics par jour en 2001
à seulement 25 clics,
soit 10 dollars par jour.

Evidemment,
les artistes aussi ont une côte :
Picasso,
1800 clics,
à 90 cents :
1620 dollars par jour.

Warhol,
1800 clics,
à 75 cents :
1350 dollars par jour.

Soit beaucoup mieux que
Marcel Duchamp :
40 clics
à 30 cents,
c’est-à-dire 12 dollars par jour.

Si on change de domaine :
on peut aussi prendre Freud... Sigmund Freud,
110 clics,
à 40 cents,
contre
3 clics,
à 20 cents,
pour Jacques Lacan.
Une misère...

Bref, tous les mots ont un prix.

Bien sûr le coût par clic,
est encore peu répandu.
Mais on peut raisonnablement penser
qu’avec l’accumulation infinie
des pages sur le réseau Internet,

A propos :

En 1989 Tim Berners-Lee propose au CERN de Genève le premier système hypertexte organisé en réseau.
En 1990 il est rejoint par Robert Cailliau et ensemble ils créent le premier serveur web.
Ils y publient la première page web le treize novembre 1990.

Onze ans plus tard, en 2001, on compte environ deux milliards de pages visibles et cinq cent cinquante milliards de pages invisibles (qu’on appelle aussi les pages profondes).
Imprimées, cela fait environ quarante quatre mille kilomètres de rayonnages.

C’est beaucoup.

Donc, je reprends :
on peut raisonnablement penser
qu’avec l’accumulation infinie
des pages sur le réseau Internet,
les gens auront de plus en plus la tentation
de payer leurs mots clés.
Nous aurons alors le choix entre deux mondes,
celui dont tout le monde parle,
très cliqué, très lu, très cher,
et celui
pas cliqué, pas lu et gratuit
qui n’intéresse personne.

Sauf nous.

Depuis plus d’une vingtaine d’années Éric Watier fait des imprimés : photocopies, livres, affiches, tracts, cartes postales, etc. La forme la plus répandue chez Éric Watier est un « livre mince » de quatre pages. La première page et la quatrième font office de couverture, avec titre, nom, et les deux pages intérieures contiennent soit une image soit un texte. Ces livres sont généralement gratuits. En 2000 les éditions Incertain Sens (Rennes) publiait L’inventaire des destructions, qui présente une centaine d’histoires d’artistes détruisant volontairement leur travail. « Donner c’est donner » est un autre texte qui rassemble une soixantaine de chroniques évoquant des dons d’oeuvres orchestrés par les artistes eux-mêmes. En 2006 avec BLOC, qui reprend plus de trois cents de ses petits livres sous la forme d’un bloc de feuilles détachables, et le site internet www.ericwatier.net, où ces mêmes livres sont gratuitement téléchargeables, Eric Watier (avec Zédélé éditions) malmène les formats et bouscule avec humour les modes classiques de diffusion.
Source : http://www.cipmarseille.com/auteur_fiche.php ?id=1797