Hors d’œuvre


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JIRI KOVANDA VS RESTE DU MONDE (TENTATIVES DE RAPPROCHEMENT)

entretien avec François Piron et Guillaume Desanges

Cet entretien a été réalisé , par email le 12 avril 2008, avec Guillaume Désanges et François Piron , co-commissaire de l’exposition Jiri Kovanda VS reste du monde (Tentatives de Rapprochement). Depuis sa première présentation à la Galerie gb Agency à Paris du 09 septembre au 14 octobre 2006, l’exposition a voyagé à Amsterdam, Brest, Valence et Barcelone.

L’œuvre de Jiri Kovanda est faite en grande partie de « happening discrets », dont les traces sont des photographies. Dans votre exposition, avez-vous présenté les clichés originaux ou des reproductions ?
Guillaume Désanges : Cette exposition est d’abord une exposition personnelle de Jiri Kovanda, et nous avons clairement dissocié les pièces "originales" de l’artiste des autres documents, par le biais d’une séparation horizontale sur les murs. A hauteur d’oeil, les pièces de Jiri Kovanda, en dessous de nombreuses photocopies associées à chacune de ses pièces. Ce dispositif permettait une double lecture de l’exposition, soit une monographie (au-dessus de la ligne), soit comme une série d’expositions collectives qui toutes comporteraient une oeuvre de Kovanda. Nous avons respecté la manière habituelle de présenter le travail de Kovanda : des tirages photographiques collés sur feuille A4 sous plexiglas, qui bien évidemment ont une similarité imparfaite avec les photocopies noir et blanc, donnant au projet un air d’exposition documentaire conventionnelle, mais avec une facture artisanale et pragmatique.

Les photographies des performances de Kovanda sont mises en relation avec d’autres images. Lesquelles et comment ?
François Piron : L’association des photographies de Kovanda à des reproductions d’œuvres d’art trouvées dans des catalogues et sur internet, imprimées ou photocopiées, reposait sur une contestation de la notion de contexte, en créant des échos avec des œuvres d’autres artistes, antérieures, contemporaines ou postérieures à son travail, et issues de tout contexte géographique. Ces associations sont basées sur des résonances formelles ou structurelles des gestes produits par Kovanda dans ses performances (ouvrir les bras/ se cacher/ ramasser des détritus…) ; sans vocation scientifique, elles amorcent des associations d’idées complétées ou amendées au fil des occurrences de l’exposition (à Paris, Amsterdam, Brest, Valence, Barcelone). Cette méthodologie nous permet de réaliser une exposition-archive ambiguë, flexible, transportable, qui se réactive chaque fois qu’elle est montrée, au sein d’une structure formelle très déterminée.

Les images photocopiées réfèrent à une économie modeste. Son utilisation répond-t-elle à la "fragilité" des happenings de Kovanda ?
GD : Non, nous n’avons pas pensé répondre au travail de Kovanda, que nous ne considérons pas comme particulièrement fragile. Comment confronter le travail de Kovanda à potentiellement toute l’histoire de l’art sans avoir le budget du Guggenheim ? Et comment préparer une exposition en août à Paris, alors que toutes les transactions sont rendues quasi-impossibles ? En transformant positivement ces contraintes, nous avons travaillé de manière autonome, à notre échelle, utilisant simplement nos bibliothèques personnelles, celles de nos amis et un photocopieur comme outil de travail. La disponibilité des oeuvres ne se posant plus, le travail curatorial devenait très cérébral : dépliage conceptuel et formel des oeuvres de Kovanda, et recherche de référents, ce qui est finalement très proche d’une démarche de critique d’art.

FP : Nous avons délibérément joué avec un premier abord relativement conventionnel, un peu autoritaire dans sa monochromie, de l’exposition documentaire, pour qu’à mesure que le spectateur s’intéresse aux documents et aux chaînes de relation, il soit de plus en plus perplexe sur la nature des intentions de l’exposition. Nos associations sont toujours plus ou moins pertinentes, plus ou moins subtiles, parfois évidemment bêtes. Parce qu’au fond, ce qui est à communiquer, c’est la prolifération jubilatoire, l’invitation ouverte à prolonger les associations… Les actions de Kovanda, sous leur apparence romantique, sont également humoristiques, distantes, non-naturelles, et en ce sens, nous ne pensons pas avoir trahi son travail dans ce dialogue.

Pour toutes ces images vous n’avez demandé ni les droits ni les autorisations. Pourquoi cette liberté ?
FP : L’intention de l’exposition n’est pas un propos sur le pillage ou la piraterie, mais demander les droits était simplement inconcevable dans notre économie de travail, en raison de la quantité de documents reproduits. Nous avons donc pris cette liberté par nécessité. Cela a orienté la manière de reproduire les documents, ne pas en gommer les imperfections techniques (trame pixellisée, marque de reliure de livres…) pour en énoncer les sources et le statut documentaire : ce ne sont pas des reproductions d’œuvres, mais des reproductions de reproductions, qui sont déjà en circulation. L’exposition ne procède pas d’une idéologie de substitution exclusive du document par rapport à l’œuvre, mais repose sur la conviction que la relation à l’art n’est certainement pas réductible à la présentation de l’original. D’où sans doute une nécessaire désinvolture vis-à-vis des contingences du monde de l’art et de ses restrictions de circulation.

Critiques d’art et commissaires d’expositions indépendants, Guillaume Désanges et François Piron sont co-fondateurs de l’agence Work Method, une structure leur permettant d’initier et d’organiser des projets individuels et collectifs dans le domaine de l’art contemporain, incluant expositions, performances, séminaires et projets éditoriaux.