Hors d’œuvre


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Raya Lindberg & Philippe Mairesse pour GRORE IMAGES

Texte en français

bio


Il serait illusoire de regarder les photos trouvées par terre de Grore Images comme des documents bruts. Ce ne sont pas des documents, c’est la fiction du document, et la fiction de la séparation fiction-document. Il faut y croire, leur accorder foi — qui prouvera qu’elles ont été vraiment trouvées par terre, et pas fabriquées pour faire comme si ? — précisément parce que ce sont des documents bruts, sans classement, sans grille de lecture, sans retouches, sans commentaires. Croire en ces documents comme on croit à une belle histoire. Les collecter c’est déjà écrire un texte parce que la fiction de vérité qui sous-tend ce texte est la fiction qui ferait croire à la vérité de l’idée de document elle-même.
Le texte des documents, des photos trouvées, ce sont aussi les légendes qui les remplacent, les décrivent, les accompagnent, les trahissent : les traduisent en mots.

1- D’un prétendu droit de mentir

L’a priori du document, c’est l’évitement des constructions fictives, l’économie de l’imaginaire. « Faire ce qu’on dit et non pas le dire ». Ce qui revient à poser le faire au lieu du dire, dans une exacte opposition au « Dire c’est faire ». L’archivage, propose une expérience, plutôt qu’un renvoi exclusif à la signification. Et cette expérience n’est pas neutre.
D’abord, parce qu’il enregistre les documents dans une perspective de restitution, l’archiviste les manipule. Les dangers de la manipulation sont inhérents aux pratiques documentaires. C’est par là que l’archive écrit un texte, raconte, déforme. Le procédé le plus flagrant de fictionnalisation, de fabrication d’un réel de toutes pièces, est la répétition. La redite à l’identique signale le fictionnel, le fabriqué. Traduire une fiction de fiction en texte, cela peut être aussi faire sa légende — Or il y a souvent plus de mots contenus dans une photo trouvée, que dans sa légende. La description est un cadre — Ensuite parce que c’est une expérience vécue. Re-faire l’expérience des faits procède par réminiscences et sensations, que ce soit dans la constitution de l’archive ou dans la consultation.
L’imaginaire est même convoqué radicalement, dans une large mesure, parce qu’il s’agit de tenter la fiction afin de ne pas s’approprier le réel, en fraude. La reconstruction que sous-tend le document est une intervention en faveur de l’œil nu. D’un prétendu droit à la vérité qui ferait mentir tout raisonnement dialectique, le document entame celui d’un droit de mentir par goût de la vérité.

2- Naturelle étrangeté

Même lorsqu’il ne s’est pas fixé un objectif avoué de contestation de la réalité, le document transforme le réel. Par l’expérience même de l’archivage et de la consultation, par les appels aux projections, aux interprétations et aux fantasmes qui lui donnent son épaisseur, il transforme le réel en un vrai « autre », en rêve, en la fiction du « vraiment vrai ». Métaphorique, tout document porte un idéal de « véritable réalité » à laquelle il permettrait d’accéder autrement que par l’invention de récits. Il porte en lui un enjeu de vérité. Dans la rupture avec l’imagination, on serait dans un « tout est vrai », tout est montrable, représentable, spectacle autant que manifeste. Et documenter la réalité se réaliserait selon un redoublement : « see what you see », et une augmentation : son miroir démultiplié.
Dans ce redoublement de réalité (jouer le rôle de sa vie, se regarder voir, s’entendre écouter, se voir marcher, dire faire) se joue une recherche d’authenticité. Tout étant déjà-là, non pas le dire, mais le décrire. Contre l’art qui ne sait rien faire d’autre que de l’art, le document propose une « vérité naturelle ». Les pratiques documentaires s’exposent alors à l’accusation de naturalisme, là où la fiction s’intéresse à l’inquiétante étrangeté du réel par des procédés de description, d’isolation, de détourage, de cadrages qui insularisent des morceaux de réel.
Mais c’est vite oublier que tout document, par exemple une photo trouvée, appelle par son existence le contexte qui lui a donné naissance et documente avant tout ce hors-champ, le contexte plutôt que le texte. Si les photos trouvées n’évitent pas la représentation, elles visent un degré zéro de l’intention, donc de la fiction.
A vouloir faire au lieu de dire, elles ne savent pas ce qu’elles font ni ce qu’elles racontent, et ne veulent pas le savoir. C’est de ce paradoxe que naît la qualité de leur « naturalisme » : la fiction sans l’intention, autre manière de s’intéresser à l’étrangeté du réel.
Grore Images assume la double contrainte fondamentale du « naturel », pris à la fois dans l’expérience sans répétitions, et dans un refaire qui isole, désigne, répète et fictionnalise.
Ses photos trouvées sont le déclencheur accidentel d’une naturelle étrangeté.

Grore Images – Fondée (1993) et gérée par Philippe Mairesse, cette agence photo réunit un stock de plus de 3000 photographies, toutes trouvées dans la rue, par terre, une à une et par hasard. Chacun peut déposer ses trouvailles à l’agence qui les propose pour tout type d’utilisation. En ligne sur www.grore-images.com, le stock est en passe d’être en totalité légendé, permettant une recherche ouverte par mots clé, et dans un projet d’édition du catalogue des légendes. Ecriture des légendes : Raya Lindberg.

Philippe Mairesse, ingénieur de formation, diplômé des Beaux-Arts, chercheur en Humanisation des Organisations (Université d’Utrecht), consultant-associé en stratégies collaboratives pour Patrick Mathieu Conseil. Fondateur et directeur d’Accès Local, plateforme de réflexion et d’interaction entre art et organisations.

Accès Local, « des méthodes artistiques pour des situations non artistiques, des méthodes non artistiques pour des situations artistiques ». Expositions récentes : « Du Dialogue Social », Dresde, 26-04-08 / 05-07-08. Les Ateliers de Rennes / Valeurs Croisées, Rennes, 16-05-08 / 22-07-08.

Raya Lindberg est auteure/metteure en scène et critique d’art Sous le nom de Raya Baudinet, elle est critique d’art contemporain en France et en Belgique. Elle enseigne l’esthétique à l’ISELP (Institut pour l’étude des Langages plastiques) à Bruxelles. Elle a publié dans Théâtre Public revue du théâtre2Genevilliers. Elle a écrit et monte actuellement Groupe Orpheline sous forme de laboratoire de recherche théâtrale à Bruxelles. Elle collabore à Grore Images.