Entretien avec Marc-Olivier Wahler par Yuka Tokuyama
03 MAY 07
Marc-Olivier Wahler, directeur du Palais de Tokyo depuis février 2006, a accpeté de répondre à ma demande d’interview, exposant sa direction dans cette institution consacrée à la création artistique d’aujourd’hui.
Il s’agit dans cet entretien de son propre idée "transformation d’un objet ordinaire en œuvre d’art" et de "l’équilibre entre le quotidien et le lieu d’art".
Yuka Tokuyama : Un an passé après votre arrivée au Palais, comment vous trouvez-vous dans le milieu de l’art contemporain à Paris ? Avez-vous des idées particulières de collaboration par exemple avec d’autres institutions du voisinage, comme Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, Musée du quai Branly ?
Marc-Olivier Wahler : J’ai beaucoup de plaisir à travailler à Paris, où je compte de nombreux amis depuis longtemps. Je pense que la scène artistique parisienne et française est en plein renouvellement et en pleine croissance, avec des artistes comme Philippe Mayaux, que j’ai soutenu pour le prix Marcel Duchamp, Michel Blazy, Daniel Dewar et Grégory Gicquel, Tatiana Trouvé, que nous avons montré au Palais de Tokyo, des artistes plus jeunes comme Fabien Giraud ou Raphaël Siboni, qui y ont aussi eu une place, ou Loris Gréaud, avec lequel nous travaillons activement sur une exposition de grande ampleur. Quant aux institutions, elles sont en renouvellement aussi. J’entretiens d’excellents rapports avec Fabrice Hergott, le nouveau directeur du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, avec lequel j’ai effectivement un projet de collaboration, et j’attends avec impatience de faire la connaissance du nouveau président du Centre Pompidou, Alain Seban, avec lequel le Palais de Tokyo va être amené à travailler étroitement dans les années qui viennent.
YT : Vous parliez d’un projet de créer une sorte de satellite dans une autre ville au moment de votre arrivée. Gardez-vous toujours cette idée ? Ce projet est-il lié à l’actualité d’autres institutions françaises ( Louvre à Abu Dhabi ou Beaubourg à Metz ) ? Ou bien avez-vous l’idée de lancer une sorte de projet « hors-les-murs » ou de l’art « dans la rue » à Paris ou ailleurs ?
MOW : L’idée de créer un satellite du Palais de Tokyo a connu des transformations. Le Palais de Tokyo n’a évidemment pas les moyens de créer une antenne similaire à celles qui se créent à Metz, Lens, a fortiori Abu Dhabi. Mais le Palais de Tokyo n’a pas forcément vocation non plus à le faire, n’ayant pas de collection à faire circuler. Je préfère l’idée que les satellites du Palais soient des lieux d’invention, de création, de défrichement. Nous allons ouvrir, toute l’année prochaine, des « Chalets de Tokyo » : petites structures parasites, légères, installées temporairement dans des galeries, des cafés, le métro, qui se déplaceront dans le monde entier à la manière d’un virus.
YT : Depuis son ouverture en 2002, la structure ouverte et la programmation diverse du Palais sont perçus comme ayant contribué à désacraliser la relation entre l’art et le spectateur, et à la rendre plus « quotidienne ». Et pourtant il est à craindre que cette démocratisation de l’art ne soit teintée de « populisme ». Comment gardez-vous l’équilibre entre le quotidien et le lieu d’art ?
Comment votre idée de la « transformation d’un objet ordinaire en œuvre d’art » pourrait-elle se réaliser sans sacralisation de lieu ?
MOW : C’est une question complexe. La démocratisation de l’accès à la culture est un enjeu important, auquel je souscris entièrement, étant moi-même quelqu’un qui en a bénéficié, quelqu’un qui ne vient pas du tout du milieu de l’art, ni même d’une famille très cultivée. Maintenant, il est clair que la culture est quelque chose de difficile, quelque chose qui demande un certain effort, la culture que je défends notamment, l’art contemporain, en tout cas plus d’effort qu’allumer sa télévision, monter dans un toboggan ou aller à la plage. L’art contemporain reste une perturbation des habitudes, du confort. Autrement dit, je crois que s’il faut travailler à la démocratisation de l’accès à la culture, il ne faut effectivement pas le faire au détriment de la culture, en lissant la culture, en la diluant, il faut le faire en donnant au public les clés qui permettent d’y entrer. Vous parlez d’équilibre. C’est effectivement une question d’équilibre, de position du curseur. Le Palais de Tokyo, je crois, a trouvé cet équilibre par le passé, en contribuant puissamment à la démocratisation de la culture sans sacrifier à l’exigence intellectuelle, et j’entends continuer en ce sens, en montrant qu’on peut mêler les œuvres d’art les plus minimalistes, les plus abstraites, d’un Steven Parrino, par exemple, et la culture des Hell’s Angels, sans perdre son âme. Précisément, vous associez ready-made et sacralisation. Je crois que c’est le contraire. La transformation d’un objet ordinaire en œuvre d’art ne relève pas de la sacralisation mais, pour garder un terme religieux, de la transsubstantiation, voire de l’eucharistie. C’est une incarnation, et c’est aussi de la science-fiction. C’est de la magie. C’est du music-hall. C’est assez pop au fond. Comme tout ce qui est profondément religieux. Il n’y a pas d’opposition.
YT : Vous allez inviter des artistes à assumer la programmation du Palais. Pourriez-vous nous parler de ce projet cette année ? Et comment vous positionnez-vous en tant que curateur dans la collaboration avec un artiste-curateur ?
MOW : J’invite en effet Ugo Rondinone à prendre la responsabilité d’une exposition au Palais de Tokyo qui s’appelle « The Third Mind » en septembre. C’est une exposition qu’Ugo a entièrement conçu, qui investit tous les espaces du Palais, la programmation culturelle et même le magazine. Je ne sais pas s’il existe une relation artiste-curateur. Un artiste reste un artiste intégralement, y compris dans son rôle de curateur. Pour moi, qui reste toujours un curateur, c’est surtout une expérience extraordinaire, l’occasion d’apprendre au contact d’un artiste d’autres manières de faire, de mettre en scène, de présenter l’art. Je suis fasciné de voir comment Ugo s’est par exemple libéré de tous les codes du milieu de l’art, des discours curatoriaux, de la fonction de commissaire en mélangeant les œuvres, les époques, les sources, les échelles. Un artiste est finalement plus libre qu’un curateur. C’est pourquoi je suis heureux que les artistes puissent jouer ce rôle au Palais, qui est essentiellement à mes yeux un lieu de liberté.
YT : Le Palais inclut le « Pavillon », qui se déroule comme une résidence artistique pour les jeunes artistes internationaux. Et vous avez créé des « Modules » pour les jeunes artistes. Comment intégrez-vous ces lieux de formation et de présentation dans la programmation du Palais ?
Vous avez présenté un artiste Koki Tanaka, qui venait de sortir du Pavillon, par exemple, cherchez-vous à procurer aux jeunes artistes la possibilité d’une visibilité sur la scène européenne ?
MOW : Oui, bien sûr. C’est aussi une des fonctions essentielles du Palais de Tokyo. Tatiana Trouvé a été sélectionnée à la biennale de Venise après avoir été exposée au Palais. Fabien Giraud, qui occupait un module, est maintenant très sollicité, comme Raphaël Siboni. Il est décisif que nous donnions leur chance aux très jeunes artistes, et notamment ceux qui sont en résidence chez nous. Le Pavillon va ainsi occuper les modules tout un mois, après avoir pu présenter des films dans notre programmation culturelle. Idéalement cependant, j’aimerais pouvoir leur donner une visibilité sur la scène mondiale, en plus de la scène européenne. C’est à ce signe que je jugerai mon mandat réussi.
Bibliographie
Entretien avec Marc-Olivier Wahler par Christophe Kihm, art press, janvier 2006.
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