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Rencontre
Guillaume Desanges


Lors de notre voyage à Paris pour assister aux conférences de l’AICA nous avons eu la possibilité de rencontrer Guillaume Desanges avec qui nous avons dîné. Cette rencontre informelle a été pour nous l’occasion d’engager avec lui une discussion centrée sur les différents projets d’expositions et éditoriaux qu’il a réalisé, nous offrant un autre éclairage sur les questions débattues pendant ces quelques jours.

Pick-Up est le premier projet que nous a présenté Guillaume Desanges [1], une exposition de groupe réalisée chez Public, à Paris. La sélection d’œuvres, trop nombreuse pour l’espace dont il y disposait, l’a poussé à mettre en place un principe dynamique d’apparition de chacune d’elles. Dans une salle peinte en noir et plongée dans l’obscurité, l’éclairage se posait sur l’une d’entre elles pendant cinq minutes, puis passait à la suivante pour la même durée. Ce principe de monstration original renouvelle le rapport aux œuvres et à la temporalité d’une visite. Au delà du fait que le regard soit clairement contrôlé et dirigé, Guillaume Desanges souligne qu’il est relativement rare de laisser dans le cadre d’une exposition collective, la « parole » à chacune des œuvres de façon individuelle. Quelle qu’en soit la dimension et le médium, toutes se trouvaient « à égalité » et disposait régulièrement de l’attention totale du public.

L’exposition Jiri Kovanda VS reste du monde (Tentatives de Rapprochement), que nous avions vu deux jours plus tôt chez gb agency, a été réalisée en collaboration avec François Piron. Jiri Kovanda est un artiste né à Prague dont le travail des années 1970 a été, jusqu’à présent, peu montré. Pourtant, sa pratique d’une performance minimaliste (se cacher derrière un poteau électrique, regarder quelqu’un en face, mimer le christ en croix en pleine rue, toucher un passant dans la rue…) qui questionne le formatage des comportements, entretien une proximité avec de nombreux artistes conceptuels, européens et américains, devenus des figures historiques. Le principe de l’exposition consiste à montrer les relations entre ce travail et la nébuleuse qu’a constituée l’histoire des attitudes dans le champ des avant-gardes et de l’art contemporain. Les cimaises sont divisées en deux parties horizontales, la partie supérieure, blanche, accueille les photographies de Jiri Kovanda pendant ses actions, la partie inférieure, grise, est couverte de reproductions d’œuvres photocopiées dans des ouvrages d’histoire de l’art. Ce dispositif semble être un substitut aux désormais incontournables cartels et fiches informatives, une mise en perspective iconologique plutôt que textuelle. Mais, dans le fil de la discussion, Guillaume Desanges nous explique que pour lui cette exposition est un Group Show : si la place et les possibilités techniques et financières leur avaient été accessibles, ils auraient fait cette exposition avec les œuvres elles-mêmes, pas leurs reproductions. Si ce désir était à n’en pas douté présent dès l’origine de ce projet, on ne doute pas que la contrainte budgétaire a fait naître un parti pris beaucoup plus jubilatoire pour les deux curateurs. La contrainte et sa prise en compte impliquent des solutions qui parfois deviennent des propositions radicales. La place de l’original et de sa reproduction n’est pas totalement absente des précédentes activités de Guillaumes Desanges. Ainsi lors de sa conférence l’histoire de la performance en vingt minutes, les œuvres qu’il mentionne durant son monologue ne sont pas montrées, un acteur en reproduit les poses et les mouvements. La mise en évidence de la problématique de la transmission et de la médiation d’un événement performé se couple avec une lecture formelle dédouanée de l’approche historico-contextuelle, position que nous avons précédemment croisé lors de l’évocation de l’exposition de Jiri Kovanda. La lecture formelle se substitue à l’approche habituellement préconisée qui respecte l’œuvre en tant qu’entité et essaie de la présenter comme produit d’un certain contexte, historique, culturel, politique…

Ce mouvement de retranscription et de détachement vis-à-vis d’éléments contextuels donnés s’exprime clairement dans une interview de Tom Marioni. Au départ, c’est un entretien en anglais par mail avec l’artiste : l’interviewer avait donné la parole à l’artiste pour l’entendre confirmer ses propres spéculations théoriques. Mais Guillaume Désanges fait face à une sorte de résistance de la part de l’artiste à s’aventurer sur un territoire théorique. Résistance qui fait de leur échange une littérature sans intérêt, impasse que l’auteur décide d’assumer malgré tout. Il saisit l’opportunité de mettre en place une lecture exégétique de la situation : une traduction de leurs propos en français dans laquelle il s’écarte du sens et commente pour les deux protagonistes, arrières pensés, sous-entendus et non dits inhérents à ce type de communication assez formelle. Ce dispositif lui permets de produire une forme de texte hybride, l’analytique et le spéculatif s’entrelaçant finement avec une interview. Un juste équilibre qui est comme un appel d’air. Ce texte publié dans le numéro 6 de la revue Trouble est intitulé : entretien en version bilingue signifiant-signifié.

Le fait que les mêmes modalités soient en jeu dans les expositions et les textes de Guillaume Desanges laisse entendre qu’il aborde l’écriture, non comme un critique mais comme un curateur. Position en totale adéquation avec son propos lorsqu’il affirme qu’aujourd’hui, seules les propositions expositionnelles sont débattues, les écrits, eux, ne le sont plus. On retrouve chez lui de manière récurrente le refus de formes analytiques dites scientifiques au profit d’une approche décomplexée de ces contraintes. Son refus des conventions est une volonté d’inscrire la monstration de l’art dans le champ du ludique mais il est indéniable que chacune de ses propositions contient un potentiel réflexif en termes d’écrit sur l’art, de théorie critique ou de pratique curatoriale. Ainsi sa pratique ne se déploie pas comme la mise en place de systèmes répétés à chaque occurrence, mais tente de prendre en compte les formes qu’il aborde pour y apporter une réponse en adéquation avec ce qu’il veux en formuler.

François Aubart
Fabien Pinaroli


[1] co-curateur

 

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