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Daniel Buren


For the book Harald Szeemann: Individual Methodology we have interviewed some participated artists of documenta 5—Claes Oldenburg and Lawrence Weiner—as well as co-curators: Jean-Christophe Ammann, Bazon Brock, François Burkhardt, Johannes Cladders.

Unfortunately, the answers of Daniel Buren were recieved too late to be included in the book. With the kind permission of the artist, here we publish his letter:


Pour la recherche concernant notre livre Harald Szeemann. Méthodologie individuelle, nous avons procédé à des interviews concernant la documenta 5. Dans le livre sont publiés ceux de quatre co-curateurs de Harald Szeemann: Jean-Christophe Ammann, Bazon Brock, François Burkhardt et Johannes Cladders ainsi que deux artistes: Claes Oldenburg et Lawrence Weiner.

La réponse de Daniel Buren nous est parvenue trop tard pour être inclue dans le livre. Nous la publions ci-dessous, avec l’aimable autorisation de l’artiste :


1. Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Harald Szeemann? Comment l’avez–vous rencontré ?

Ma première rencontre avec Harald Szeemann a dû se faire peu après mai 68 et s’est passée chez moi à Paris autour d’un dîner pris à la maison. Il est venu avec un jeune critique suisse qui vivait à l’époque à Paris et que je connaissais depuis deux ans environ, nommé Grégoire Müller. Celui-ci s’est ensuite expatrié à New York où, je crois, il vit encore aujourd’hui et est devenu peintre. À l’époque, j’avais déjà décidé de ne plus avoir d’atelier et je travaillais essentiellement dans la rue, d’où une certaine difficulté à pouvoir montrer mes travaux, à part quelques photos assez banales des rues de Paris où le travail se déployait de façon anonyme. Sans doute une façon de faire très difficile à comprendre à l’époque !

2.Szeemann vous rendu visite lors le la préparation de Quand les attitudes deviennent forme.
Finalement, il ne vous a pas invité, mais, votre venue en off a été l’un des événements qui a fait couler le plus d’encre. Pourriez-vous nous expliquer comment, après, vous avez été invité à la Documenta et quelle a été votre participation ?

C’est exact. Il ne m’a pas invité, ce qui était son droit le plus strict. Ceci dit, j’avais de bonnes raisons de penser que l’exposition qu’il allait présenter serait de première importance et qu’elle montrerait tous les artistes intéressants de l’époque, que je connaissais pour la plupart et dont quelques uns étaient déjà parmi mes plus proches amis. J’ai donc décidé que, invité ou pas, je me devais de participer à cette manifestation, ce que je fis. N’ayant quasiment aucun moyen à l’époque, j’ai demandé à un ami collectionneur à Bruxelles, Herman Daled pour ne pas le nommer, s’il voulait bien m’aider à entreprendre cette aventure, ce qu’il fit sans hésiter. J’ai pu ainsi m’acheter un ticket aller-retour pour Berne et louer une petite camionnette sur place, camionnette indispensable à la réalisation de mon projet, ou de mon forfait si vous préférez !
Toute la nuit précédant l’ouverture officielle de l’exposition de Harald Szeemann, j’ai rempli littéralement à peu près toute la ville, en recouvrant par collage les affiches publicitaires de papiers rayés blanc et rose. Je fus aidé dans cette entreprise par Bernd Lohaus (artiste allemand) et Lawrence Weiner (artiste américain). Vers 2h du matin, après avoir raccompagné chacun à son hôtel, je suis allé me coucher. Vers 3h30, réveillé par de grands coups dans la porte de ma chambre d’hôtel, je me suis trouvé nez à nez avec deux policiers en civil pistolet au poing, me mettant le dos au mur et fouillant toute la chambre dans laquelle se trouvaient, hors quelques affaires personnelles, un seau de colle presque vide et encore dégoulinant avec trois pinceaux à l’intérieur et une centaine de papiers rayés blanc et rose restants. Ils confisquèrent le tout, me firent habiller rapidement et m’emmenèrent directement à la prison !
Je ne pus en sortir que le lendemain après plusieurs interrogatoires tous plus grotesques les uns que les autres et grâce à la venue d’un ami avocat "cueilli" à son arrivée à mon hôtel par des policiers et emmené à la prison où j’étais, afin de confronter ses dires aux miens. Finalement grâce à sa brillante plaidoirie, je fus mis en liberté à la condition de nettoyer toutes les "saletés" que j’avais faites pendant la nuit. Bien évidement je ne nettoyais rien et prenais le premier train possible pour Paris, sans demander mon reste.

Mon travail s’intensifiant, je pense que, deux années plus tard, Harald Szeemann avait pu mieux l’appréhender ou le comprendre et c’est donc très naturellement qu’il m’a proposé d’exposer avec lui. Je pense également qu’il a regretté un peu de ne pas m’avoir invité en 69 car dans son livre fait a posteriori au sujet de "Quand les attitudes deviennent forme", il a mis une photo de mon travail sur la couverture comme si j’avais été officiellement invité à participer à cette exposition !
Cette "non invitation" à une exposition pendant laquelle néanmoins mon travail fit autant parler de lui que ceux remarquables de l’exposition même, me donna certainement un poids vis-à-vis de Harald Szeemann, lorsque je lui ai présenté mon projet pour la Documenta. En effet, je voulais intervenir avant l’arrivée de tous les artistes invités, en amont, parallèlement aux interventions multiples et variées des organisateurs eux-mêmes. Cette entreprise quelque peu délicate fut acceptée par Harald Szeemann et me permit de faire un travail à la fois complexe, critique et efficace (bien que visuellement très discret) que je n’aurais jamais pu faire sans son soutien en tant que directeur de la manifestation.

3. Vous dites dans le documentaire de Jef Cornelis que le fait de court-circuiter le système des sections établi par Harald Szeemann était une manière d’adopter une position critique. C’était un débat très vif à l’époque. Une pétition a été signée par certains artistes, Robert Morris a décidé de retirer son œuvre etc. Aujourd’hui, comment voyez-vous ce débat et le positionnement de Harald Szeemann ?

Quant au retrait de Bob Morris, je ne m’en souviens plus et ne pense pas que cela ait pu être fait contre mon intervention, si retrait il y eût ! D’autre part, je dois avouer que je n’ai jamais entendu parler de la pétition dont vous parlez ! Était-elle également contre mon intervention ? La seule chose que je puisse dire, c’est que, à cette occasion, Harald Szeemann m’a fortement aidé à réaliser un travail pour le moins subversif (imaginez les œuvres installées sur mes "papiers peints" sans que leurs auteurs ne fussent prévenus qu’elles allaient se trouver directement accrochées sur celle d’un autre artiste de la Documenta !!!).
C’est aussi dans ce catalogue que j’ai écrit un court texte contre les commissaires d’exposition qui risquaient si l’on n’y prenait garde de devenir les seuls artistes véritablement créateurs des expositions. Harald Szeemann n’était pas d’accord avec moi mais jamais n’a tenté de l’ôter, de le censurer ou de me le faire changer. Cette tolérance extrême est à mettre à son crédit et fut peut-être en partie due à une façon pour lui, de se racheter de ne m’avoir pas invité à l’exposition précédente.

4. Après Documenta 5, est-ce que vous avez participé à d’autres expositions organisées par Harald Szeemann ? Si oui, lesquelles et comment ?

Oui, quelques-unes. Berlin, Hanovre, avec à chaque fois des pièces assez monumentales. A Berlin en prenant toute une salle interdite à l’exposition et investie de façon à réaliser un travail qui n’était visible que depuis un corridor sans entrer dans ladite salle. A Hanovre en prenant tout l’espace du lieu dans sa partie haute c’est-à-dire au dessus des cimaises déjà installées pour construire des salles pour les autres exposants. De telle sorte que, dans chacune des salles dévolues aux autres artistes, il était possible de voir en levant la tête, un fragment des très grandes structures que j’avais suspendues au plafond de ce nouveau lieu. Il me faudrait plus de temps pour décrire ces pièces et pourquoi elles furent ainsi dans ces lieux et non autrement. Je vous convie à regarder des photos qui vous feront comprendre mieux ce dont je parle.

Daniel Buren


 

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