26 / 11 / 05 - 9:30
Les résistances aujourd'hui, quelle place dans les musées?

 
conférence/ symposium Resistances today, its place in the museums?
 


La conférence "Les résistances aujourd'hui, quelle place dans les musées?", initiée par Cécile Vargas et présidée par Maryvonne David-Jougneau est le dernier volet du cycle des colloques Turin-Grenoble, "Quel avenir pour les musées de la seconde guerre mondiale dans les Alpes occidentales ?". Ce dernier concerne la question de la résistance comme élément central de l'écriture de l'Histoire. Elle clôt le séminaire mis en place à Grenoble pour le 60ème anniversaire de la libération des camps de Mathausen, en concordance avec l'exposition Mathausen les images au musée de la résistance et de la déportation de l'Isère.

Sur la plaquette de présentation du séminaire, il est écrit : "La mémoire unit par définition le passé proche au présent. Avec le temps, inéluctablement, les hommes et les sociétés changent, et cette mémoire ne cesse de s'exprimer différemment, au fil de l'actualité. Comment les musées, pour rester en phase avec la société, peuvent-ils ajuster leur action à ces changements? En s'ouvrant ainsi aux "résistances d'aujourd'hui"? Mais, entre comparaisons pertinentes et abus, voire détournements, de mémoire, se pose la question de la légitimité de ces rapprochements entre luttes passées et contemporaines au sein des institutions publiques. Pourtant, l'approche analogique n'est-elle pas devenue indispensable pour que le lien entre hier et aujourd'hui conserve un sens?"

 

            L'introduction aux différentes participations est effectuée par Maryvonne David-Jougneau. Elle évoque l'importance de Jean Cassou (09/07/1897- 15/01/1986) dans l'histoire des hommes en Europe pendant et après la seconde guerre mondiale ainsi que pour l'art.
Outre sa pratique de l'écriture en tant que romancier (Le Bel Automne (1950), Le Livre de Lazare (1955), Le Temps d'aimer (1959), Le Voisinage des cavernes (1971), essayiste (Trois poètes : Rilke, Milosz, Machado (1954), La Mémoire courte (1953), poète (Le parti pris de la terre) sur laquelle il précise "Ma poétique est descendante, et son souci est de bien tomber", Jean Cassou fut conservateur en chef des musées d'art modernes et critique d'art (Situation de l'art moderne (1950), Panorama des arts plastiques contemporains (1960), La Création des mondes (1971)).
          Ses qualités de Président du Comité National des Écrivains en 1956, son adhésion à l'Académie Royale de Belgique en 1964, l'obtention du Grand prix national des Lettres en 1971 et du Grand Prix de la Société des Gens de Lettres pour l'ensemble de son œuvre en 1986 s'ajoutent à son engagement politique. Hispanophone (né à Deusto près de Bilbao) il se tient très attentif à la montée du nationalisme dirigée par Franco en Espagne. En 1939, il coordonne l'évacuation des œuvres d'art du patrimoine national et entre en résistance le 18 juin 1940. Pour cela, il est relevé de ses fonctions par le gouvernement de Vichy. À Toulouse, il rejoint le réseau de résistance "Bertaux". Il est arrêté le 12 décembre 1941 et maintenu en détention, passant de camp en camp, jusqu'en 1944.
          Dans les années 50, Jean Cassou écrit un pamphlet contre l'oubli des faits de l'Histoire. Il interpelle ses contemporains et les générations futures en vue de perdurer une mémoire. Cette mémoire longue est historienne et promulgue l'esprit de la résistance. La question de l'éthique rejoint celle du politique en regard de cette pratique de résistance, face à tout pouvoir dominant.
          Bien qu'animé d'idéaux politiques de gauche, il rompt en 1949 avec le communisme. Il précise ses opinions dans La Voie libre, qu'il publie avec Claude Aveline, Vercors et Martin Chauffier. Il rencontre Tito, condamné par Staline, s'insurge, en 1958, contre le coup d'État du 13 mai, se déclare partisan de l'indépendance de l'Algérie... Bref, il illustre par avance le titre de ses futurs mémoires : Une vie pour la liberté (1981).
"Pour chaque résistant, la Résistance a été une façon de vivre, un style de vie, la vie inventée. Aussi demeure- t-elle dans son souvenir comme une période d'une nature unique, hétérogène à toute autre réalité, sans communication et incommunicable, presque un songe. Il s'y rencontre lui-même à l'état entièrement libre et nu, une inconnue et inconnaissable figure de lui-même, une de ces personnes que ni lui, ni personne n'a, depuis, jamais retrouvée…" Jean Cassou, in La mémoire courte, Mille et une nuit, 2001, p. 39.



"Pour que tout état soit sauvé, il suffit que le droit surnage dans une société."
Victor Hugo

INTERVENTION DE GIL EMPRIN
Agrégé d'histoire, chargé du Service éducatif du musée de la résistance et de la déportation de l'Isère

Où en est le travail des historiens sur la question de la résistance?
Laborie expose une historiographie de la résistance comme un objet mythifié dès son apparition dans l'écriture de l'Histoire. Les problématiques et les valeurs créent l'Histoire : relater les mouvements de résistance, établir les contributions des hommes, leur rôle propose une écriture de l'Histoire. En France, l'approche historiographique est culturelle.
Qu'est-ce qu'un acte de résistance? Dans les années 90, les historiens proposent un renouveau de l'historiographie sur la résistance.
Pierre Laborie distingue action et acte pour parler de la résistance.

Tuer un allemand pendant la seconde guerre mondiale est une action de résistance et non un acte de résistance.

> La résistance est un acte conscientisé, c'est agir et être conscient en agissant. Faire de la résistance en continue. La résistance devient alors un objet d'étude. Par la suite, cette histoire de la résistance est une mythologie positive.
Capacité d'inventer l'avenir. Pendant la seconde guerre mondiale, on ne se posait pas la question du terrorisme car du point de vue de l'ennemi tout acte de résistance était amalgamé à l'idée de terrorisme. La question de savoir justifier un combat idéal dans la sphère de la résistance se pose aujourd'hui avec force. Comment nommer les actes des palestiniens ou des tchétchènes aujourd'hui? La question de la résistance inscrit le combat dans l'objet de l'Histoire.
> La réflexion morale intervient : Si la résistance est entachée du sang des civils, alors l'historien évoquera le terrorisme et non la résistance.
> Entre Mythe et Histoire, une ambiguïté est présente dans le quotidien.
> Le problème sur la nomination et la différenciation de l'acte de résistance et de terrorisme se pose pour l'Histoire en train de se dérouler. Quelle légitimité pour les luttes?
Aussi, quel type de lutte contemporaine pourrait prétendre à entrer dans le musée? Toute lutte s'établit contre le pouvoir en place, dominant. Comment penser la notion de représentation de la résistance dans le musée?
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Ici, l'historien évoque le sens moral du travail de l'écriture de l'Histoire. Comment écrire, donc percevoir l'Histoire contemporaine. Il doit faire un choix. La question du légitime et du légal est posée.
Ex : le meurtre de civils, donc d'innocents, ceux qui meurent alors qu'ils ne prennent pas part au combat. Les premières différenciations entre terrorisme et résistance - acte justifié pour la liberté ou injustifié - s'établiraient alors.

INTERVENTION D'OLIVIER IHL
Professeur agrégé des Universités en Sciences Politique, directeur de l'IEP de Grenoble,
directeur de Cerat-UMR pacte (CNRS)

À quelles conditions les résistances doivent elles porter une majuscule? Énoncer la résistance comme une exemplarité de l'Histoire dans le musée pose celle-ci sur un piédestal.
Comment donc définir le résistant selon la contextualisation des faits?
Le barbare c'est le Sparte pour le Grec antique, le jeune qui chante mal, celui qui a une couleur de peau différente du blanc, l'homosexuel, etc.
Aujourd'hui, nous vivons sous le régime des articles qui autorise l'état à imposer un couvre-feu aux mineurs à 22 heures, qui permet la perquisition de nuit, la suppression de la liberté de la presse sans aucun recours en justice, etc.
> Question entre le légal et le légitime.
Comme il n'y a pas de vérité éternelle, pas d'essence de l'être, la question à se poser est dans quel contexte vivons-nous? Aujourd'hui, en Europe, l'actualité retrouve le fond de l'ère des barricades, des bannières et des barrières.
>Politique du Order on Law.
Les démocraties européennes traversent une crise de représentation. La montée du populisme devient l'argumentaire pour le radicalisme politique. La notion d'ordre public balaye les associations, la liberté et la communication, l'intimité, la transmission des fichiers. L'idéal sécuritaire se fait jour. Nous vivons un tournant néo-libéral.

Quelles sont les résistances légitimes?

Les précédents historiques sont l'ancrage républicain dans lequel les tyrannies ont émergées. Les résistances républicaines contre la république. L'idée républicaine a beaucoup à voir avec l'inspiration égalitaire. Le sens de la liberté est interrogé.

Comment juger de la qualité de la dimension sociale?
La résistance s'invente : "La raison la meilleure, c'est celle du plus fort", disait La Fontaine. Ici la formule intervient dans le sens où c'est le vainqueur qui écrit l'Histoire. Rousseau exprimait l'intérêt que l'instauration d'un état de droit était aussi dans une visée d'assujettissement de l'individu.
Kant pose la question de savoir s'il était légitime de guillotiner le roi Louis XVI. Et répond qu'à travers le crime d'un homme, du roi, c'était toute la royauté, le système monarchique qui était atteint. Dans ce sens, Kant pense qu'il était donc que tuer le roi était un acte légitime.
La résistance est acte de force. À quel titre cet acte est-il légitime? La force mobilisée contre un état de droit devient-elle légitime? Peut-on dire, si on suit l'idée kantienne, qu'il existe une résistance en Irak? Oui.
D'autre part, se pose la question de la responsabilité juridique et morale. Celui qui n'est pas conscient de son acte n'est pas coupable. Par exemple, le fou, l'handicapé mental, ou le mineur. Cette notion de non culpabilité tend à disparaître aujourd'hui. De l'état de droit, il est donc facile de passer à la tyrannie.

Quelles sont les conditions des musées en vue de mettre en place de la (R)résistance au moment où se jouent les faits ?
Poser une majuscule au mot résistance induit une mythification du terme, une mise en monument. Sorte d'état monolithique dans lequel l'acte/action de résistance est envisagé.
D'autre part, le musée est menacé par un autre péril : la collection d'objets pour la résistance embaumée, fossilisée.
Objets ritualisés : les résistances doivent être traversées par ces résistances de tous les jours : éclairer une lampe qui, au bout du monde, doit entretenir le courage de dire non.

INTERVENTION DE BURKHARD SCHWETJE
Responsable de la société d'édition multimédia Zadig. Storia, cultura, multimédia,
co-auteur du site du Musée virtuel des intolérances

Présentation d'un musée virtuel de l'intolérance et de d'extermination :
www.museodelleintolleranze.it

Comme il lui semble difficile de créer un musée réel dans lequel seraient contenu toutes les intolérances et violences faites dans l'histoire de l'homme, B. Schwetje se propose de créer un lieu qui n'est pas investi par les musées actuels.
Ce musée virtuel aborderait ce qui n'est pas traité dans les musées. Investir cet espace vacant par les musées réels qui traitent de l'histoire des arméniens, de la Shoah , de l'Allemagne communiste, etc.
Ce site est aussi un cd-rom qui fonctionne par mot-clés. Ceux-ci renvoient à des notions, des concepts et au langage politique.
Le parcours et la circulation dans le site est relayé par des images.
Des photographies tirées de manuels scolaires montrent une histoire d'icônes. Le récit se construit.

INTERVENTION DE PHILIPPE BARRIÈRE
Professeur agrégé d'histoire,
chargé du Service éducatif du Musée de la résistance et de la Déportation de l'Isère

Quel est le rôle du professeur d'histoire dans la scolarisation?
Le musée est un élément dynamique de savoir sur l'histoire du présent et du passé. Il met en avant la question du point de vue de l'histoire aux jeunes scolarisés.
La mission du ministère de l'éducation nationale met en place des outils et des individus qui permettent le relais entre le savoir écrit dans les manuels, celui oral du professeur et de quelques intervenants et le point de vue posé par le musée.
Les premiers outils mis à disposition du public scolarisé sont les collections temporaires et permanentes dont le but est de rendre intelligibles et compréhensibles des notions complexes.
S'approprier les collections de musée devient l'intérêt de l'historien en vue de réactualiser le travail de mémoire et de représentation suivant la mobilité de la société.
Créer des liens avec le passé, l'histoire et l'actualité devrait enrichir la vision de l'écriture de l'histoire aux élèves de terminale, par exemple, et permettre une compréhension fluide.
Pour lui, l'historien est un lien, une interface qui n'est pas décisionnaire. Il est également un médiateur imparfait mais vigilant pour que le lien entre le passé et le présent se diffuse clairement.
Il ajoute que lorsque l'art s'en mêle, les catégories de l'histoire sont moins pertinentes. Les enseignants doivent donc faire un travail sérieux pour rapporter le passé et le présent autour des résistances dans le musée grâce à la question esthétique.

Jean-Claude Duclos (conservateur du patrimoine, musée dauphinois, Grenoble) exprime, quant à lui, que les résistances ont toujours été traversées par l'art. La place de la photographie est notoire.
Référence à Tzvetan Todorov concernant l'établissement des faits. Le crédit accordé à la parole du témoin, la construction du sens par les historiens.

D. B.